28 février 2024
Accueil » Le droit à la neutralité Par Sidy DIOP

La neutralité politique serait-elle devenue une tare au Sénégal ? Dans le combat de pachydermes qui oppose Macky Sall et Ousmane Sonko depuis mars 2021, les procureurs numériques nous enjoignent de prendre parti. Il faut se déterminer pour l’un ou l’autre camp. Avancer à visage découvert. Défendre son camp avec hardiesse et flétrir l’adversaire avec détermination. Pas question de rester entre le zist de la confrontation et le zest de l’observation. La palanquée de soldats pastéfiens qui écume les friches non conventionnelles des réseaux sociaux a inventé un nom pour catégoriser tous ceux qui ont pris leurs distances pour ne pas être éclaboussé par le sang des deux gladiateurs politiques : les « neutriotes ». Il y a, dans ce nouveau concept, tout ce qu’un citoyen engagé pour la cause de son pays ne doit pas accepter à leurs yeux : une mauvaise foi assumée, de l’indétermination et une neutralité convictionnelle hors de saison. Toutes tares, pensent-ils, qui militent en faveur du statu quo.
Les procureurs numériques tiennent leur smartphone en joue et tirent avec bonheur sur l’inconséquence du peuple des neutres, entendez tous ces gens qui ne daignent pas déposer un « J’adore » au bas de leurs diatribes contre le système sur Facebook ou sur X. Ou encore ceux qui n’arpentent pas, comme eux, les pentes raides de la délégitimation, de la déconstruction. Avec eux, la vérité est au fil du couperet, et le silence est forcément coupable. La science politique nous apprend pourtant que les mots et les idées n’ont pas de valeur intrinsèque (en politique), ils ne sont que des moyens dont on se sert avec plus ou moins d’habileté pour la conquête du pouvoir. Yasmina Reza, femme de lettres française, nous avait avertis : « Dans l’empire du bruit, le silence est une offense. »
Si l’on faisait, cependant, l’effort d’allonger un peu la focale pour sortir un peu des idées convenues, l’on se rendrait très vite compte qu’en vérité, la neutralité n’est pas si… neutre que cela. Oui, la neutralité est un acte hautement politique. On a appris avec le philosophe français Gilles Deleuze, que faire le choix de la neutralité, c’est d’abord consacrer le fait que la société est lancée à la libre recherche de ses normes – alors que d’autres modèles d’organisation sociale, théocratiques ou totalitaires par exemple, récusent la liberté de choix, prétendent ne pas avoir le choix –, et c’est ensuite choisir la neutralité parmi d’autres normes possibles, c’est-à-dire reconnaître la relative précarité, le relatif arbitraire, de la norme retenue parmi ses concurrentes, qui occupent une place légitime dans le débat.
Le citoyen dispose de droits politiques qui lui permettent, dans une société démocratique, de s’impliquer dans les causes qu’il souhaite défendre. Il n’a, cependant, aucun rôle obligatoire à jouer. En ce sens, le statut juridique de citoyen est un statut de liberté. Un citoyen peut choisir de participer (citoyen actif) ou non (citoyen passif) à la vie publique. La neutralité ainsi comprise est l’exercice d’une liberté. D’ailleurs, quand on regarde aujourd’hui l’état de notre démocratie on note un niveau inquiétant de désintérêt d’un nombre considérable de citoyens. Les taux de participation aux différentes élections en sont fort illustratifs.
Le peuple des « neutres » qui assiste, impassible, à ce concours d’anathèmes, sait que la crise est trop profonde pour qu’un tweet puisse freiner le processus de décomposition en cours. Il a choisi une autre voie, moins bruyante, moins clivante, pour se faire entendre, celle du vote. Il ne sert à rien d’empiler des superlatifs pour son champion. Il est plus utile de convaincre par la force du verbe et la par la pédagogie de l’exemple.

Si. Di.