Le secteur de la santé au Sénégal d’Abdoulaye Wade à Macky Sall.



Meilleur et Pire

Youssouph NDIAYE  Docteur d’Etat en chirurgie dentaire

Diplôme Supérieur de Gestion des Services de Santé

Diplôme de troisième Cycle en Intelligence Economique et Stratégie

Ancien DAGE du ministère de santé sous trois ministres de la santé

Plusieurs fois Directeur d’Hôpital de niveau 2 et 3

 

 

Le secteur de la santé au Sénégal d’Abdoulaye Wade à Macky Sall.                                                  

(Le meilleur et le pire ministre de la santé depuis 2000)

 

Notre pays le Sénégal a vécu en 2000 sa première alternance démocratique politique. Le Président Abdoulaye WADE qui fut Ministre d’Etat avant l’alternance, et patron politique du ministre de la santé qui a porté et défendu la loi sur la réforme hospitalière de 1998, venait ainsi d’accéder à la magistrature suprême. On peut dire que le Président Wade est le père de la réforme hospitalière, et que son action a profondément marquée du point de vue institutionnel comme économique le secteur sanitaire.

Il faut reconnaitre qu’avec  l’alternance politique survenue en 2000, peu de temps après la réforme hospitalière, et la loi sur la décentralisation qui consacre le transfert des compétences en gestion des structures sanitaires aux collectivités locales, les nouvelles autorités avaient pris très tôt des décisions qui ont amélioré les revenus du personnel avec par exemple le « fond de solidarité santé » qui attribuait tous les trimestres une enveloppe financière égale pour chaque agent.

La réforme hospitalière dans son application a aussi permis aux personnel d’avoir des revenus supplémentaires tirées de l’activité de l’établissement comme les fonds de motivation interne, ou les primes de chef, d’astreinte, de responsabilité entre autres, et pour lesquelles la tutelle n’a jamais pu trouver un cadre réglementaire afin d’éviter les abus. Il ne faut pas oublier la prime spéciale octroyé au corps des médecins par le Président de la République et qui a été à l’origine d’une augmentation salariale importante.

Par ailleurs des efforts considérables ont été déployés pour résorber le déficit du personnel avec des recrutements et la contractualisation dans le cadre du plan « cobra ».

Tout de même le personnel est resté toujours frustré du fait d’un traitement salarial  inégal qui existe encore entre fonctionnaire, surtout si ceux qui sont lésés ont plus d’années d’études que ceux qui sont privilégiés.

Cette période sera aussi marquée par une instabilité ministérielle avec des changements de ministre tout azimut.  En douze ans dix ministres sont passés et on a connu le meilleur tout comme le pire des ministres de la santé depuis les indépendances.

De notre appréciation d’acteur et de professionnel de santé, seul deux parmi ces ministres seront évoqués ici ; à savoir le meilleur et le pire des ministres. Paradoxalement le meilleur n’est pas du sérail et le pire est médecin de son état !

Et c’est sous le meilleur que verra naitre le fond de solidarité de la santé communément appelé « Népad », le plan « cobra » les initiatives de gratuité des césariennes, le plan « sésame » qui donne la gratuité des soins au personne du troisième âge ; le principe du « médecin sans blouse » qui donnera naissance aux « badienou Gox », sans oublier le « projet hôpital Dalal Jammu » que le pire des ministres n’a pas réussi à finaliser, malgré sa longévité au poste.

Sous le pire des ministres qui a battu le record de longévité à ce poste, naitra une bureaucratie à la soviétique avec à la clé une violation des lois et procédures, une ignorance totale du principe sacro-saint de parallélisme des formes inhérent à toute administration qui se respecte.

Il faut rappeler que les deux ministres en question, le meilleur comme le pire (NDLR : respectivement Abdou FALL et Eva Marie COLL) ont occupé à deux reprises le poste de ministre de la santé.

Cette instabilité ministérielle peut expliquer la longévité  de certains profils reconnus inaptes à leur poste au sein de l’administration centrale, ce qui a négativement  impacté sur la mise en œuvre de la réforme hospitalière, voire sur son échec, mais aussi et surtout, sur la naissance d’une bureaucratie sanitaire avec ses conséquences néfastes sur le système de santé.

Depuis 2012 il n’y a eu que deux changements de ministre en raison peut-être du principe dénommé « temps de l’action » qui semblait leur être accordé par le Chef de l’Etat Macky Sall.

Pendant cette période les lois et procédures clairement établies ont été bafouées, et remplacées par des actes autoritaires (illégaux) que les différents ministres qui se sont succédé ont cautionnés, validé et perpétué. Un véritable abus de pouvoir, signe d’arrogance et d’ignorance des principes élémentaires de l’administration publique.

Il s’est ainsi développé au niveau du cabinet du ministre un autoritarisme né d’un système de trafic d’influence bien élaboré. Ainsi la bureaucratie qui est apparue au ministère de la santé a eu raison des lois et décrets régissant le secteur sanitaire.

L’on pouvait alors limoger, affecter n’importe qui n’importe où, du moment que c’est dans une structure de santé. On ne se souciait ni du statut des structures ni de l’appartenance des agents qu’on déplaçait ou qu’on nommait ; des cadres du département qui ont occupé de hautes fonctions, ont été soit mis en chômage technique, soit en retraite anticipée.

Ainsi des titulaires de doctorat d’Etat, des agrégés  en médecine ou des directeurs d’établissement public de santé ont été traités de façon dégradante, et quelques fois ont fait l’objet d’un lynchage médiatique bien élaboré.

Cette situation sera la marque de fabrique du premier cabinet ministériel de la deuxième alternance de 2012 avec le pire des ministres.

En effet au début de la deuxième alternance politique l’espoir d’un changement, voire d’une rupture était né avec l’avènement du Président Macky SALL. Son ministre d’alors médecin de son état bénéficiait d’un préjugé favorable.

Contre toute attente ce fut la grande déception ; et à la place d’une rupture tant souhaitée, on a vu une continuité totale. Le PNDS 2009/2018 élaboré sous l’ancien régime qui aurait dû être rectifié, a servi de référence et a été appliqué à la lettre avec la création des directions générales et la démultiplication des directions.

La bureaucratie s’est renforcée, le népotisme et les règlements de compte ont été érigé en règle de gestion, compromettant sérieusement la finalisation de certains projets comme Dalal Jamm. Un organigramme insensé et aberrant qui viole les principes universels de management des organisations a servi de base de travail.

Il faut reconnaitre que la stratégie de ce cabinet ressemblait plus à un bureau de propagande digne du régime hitlérien. En effet la règle était que les « bannis » soient systématiquement et injustement lynchés médiatiquement.

Aucune amélioration des conditions du personnel n’a été notée. Les frustrations se sont exacerbées ; tout tournait autour d’un cabinet hyperpuissant qui au vu des faits, semblait échapper au contrôle du ministre ; un quotidien de la place avait d’ailleurs fait état de cette situation de malaise crée par ce cabinet, dans une de ses parutions.

Malgré tout cela, la survenue de la pandémie de la Covid19, a révélé l’expertise et la compétence du personnel de santé. De même des efforts considérables en termes de financement et d’investissement ont été réalisés par le gouvernement. Ces investissements devraient impacter positivement sur l’évolution de notre système de santé et redessiner la carte sanitaire du pays si un  bon accompagnement en terme de ressources humaines et financières suit. La pandémie a permis de démontrer la résilience de notre système de soins et la bonne organisation de l’organe national en charge de la gestion de l’épidémie même dans le contexte de l’augmentation des cas et de leur sévérité.

 Qu’attend-on toujours de la réforme hospitalière et des lois sur la décentralisation?

Plus de vingt après l’avènement de la réforme hospitalière, et au vu de la mauvaise compréhension qu’en ont les principaux acteurs par leurs actes et leurs propos, on est tenté de pensé que la loi a été galvaudé et que sa mise en œuvre est un échec. En effet l’accès aux soins reste encore difficile pour les populations et le personnel de santé est encore aujourd’hui plus frustré que jamais.

Cependant pour rectifier ces manquements, et faire bénéficier les populations et le personnel, de l’esprit et de la lettre de ces lois,  il faudra procéder au-delà des séances de formations destinées aux acteurs, au renforcement des actions pour améliorer l’accessibilité financière des populations aux soins hospitaliers, par une stratégie de réduction des coûts des prestations. Il faudra harmoniser les tarifs des prestations hospitalières en procédant au calcul des coûts ce qui permettra à l’Etat de donner des subventions financières justes et équitables.

La CMU et les initiatives de gratuité devront être améliorées et renforcées.

Il faudra permettre aux  populations à travers les organes délibérants locaux de prendre et d’assumer leur responsabilité dans le respect des lois et procédures administratives définies.

Il faudra que le ministère de la santé joue pleinement son rôle de tutelle technique et permette aux directeurs d’Etablissement Public de santé et aux conseils d’administration d’assumer pleinement leurs responsabilités.

Enfin il faudra renforcer la culture du « rendre compte », en bannissant toute forme d’impunité et donc de népotisme à tous les niveaux, et procéder à des contrôles et audits réguliers.

Et bien sûr il faudra un ministre administrativement compétent et beaucoup plus conscient de son rôle de tutelle technique (donc de catalyseur pour le développement du secteur) que de  chef tout puissant de « son département ».

Docteur Youssouph NDIAYE