Santé et Action Sociale sous la deuxième alternance ou Les  ratées du « Yoonu Yokuté »

 

La deuxième alternance politique intervenue en 2012, avec la brillante élection du Président MACKY SALL à la tête de l’Etat du Sénégal et son choix sur Madame Eva Marie COLL comme ministre de la santé et de l’action sociale avaient été accueillis avec beaucoup d’espoir par les populations, et les professionnels de santé. Le chef de l’Etat cristallisait beaucoup d’attentes dans le cadre de son programme politique du « Yoonu Yokuté », et le Professeur COLL jouissait d’un préjugé favorable auprès de l’opinion nationale. Seulement voici quelques éléments d’analyses sous l’angle institutionnel, économique et financier de la gouvernance du secteur entre 2012 et 2017, qui expliquent les ratées voire l’échec de la mise en œuvre de la vision  du Président Macky SALL.

Eléments d’analyse institutionnelle.

Le Ministère de la santé est l’un des départements ministériels les plus  décentralisé du Sénégal. En effet la loi sur la décentralisation, et les lois et décrets sur la réforme hospitalière ont eu un impact considérable sur notre système de santé, tant du point de vue juridique qu’organisationnel.

C’est ainsi que les compétences en matière de gestion ont été transférées aux collectivités locales (gestion de proximité) et les hôpitaux, devenus des établissements publics de santé (EPS) ont acquis une autonomie administrative et financière et ont été dotés d’un conseil d’administration, dont les attributions et prérogatives sont clairement définies par les lois et décrets. Il faut déplorer que sur le plan de son organisation, les services centraux du ministère de la santé ne se soient jamais adaptés au nouvel environnement juridique, et ne se sont jamais soumis au respect des procédures qu’exigent les statuts des organes en charge de la gestion des structures de santé.

Cet immobilisme et les confusions sur les attributions que cela a créées, ont été exacerbés en 2012 avec l’arrivée d’Eva Marie COLL au Ministère de la Santé et de l’Action Sociale. La résistance au changement ou tout simplement la volonté d’ignorer les lois et décrets, s’est renforcée pour faire place à une gestion centralisée (comme d’avant la réforme), où le cabinet du ministre avait une autorité hiérarchique sur les services techniques et administratifs. Une sorte de marche à reculons pour un secteur très bien régi et légalement organisé. En effet, la confusion des rôles et des attributions qui était la règle, faisait ainsi du cabinet ministériel, un organe central de commandement, où la notion de tutelle technique est galvaudée à desseins, ou tout simplement ignorée.

Pour preuve du peu de considération faite aux lois et décrets ou par incompétence, il est arrivé que le cabinet envoie un simple agent d’un service administratif du ministère pour « enquêter » dans un établissement public ! Agent n’ayant aucune compétence d’enquêteur ni aucune expérience en gestion des établissements, qui vient perturber et retarder le fonctionnement des services avec des questions basiques. Ceci bien que le ministre ait toujours eu la primeur de l’information sur le développement des activités et du fonctionnement de l’établissement, mais qui malgré tout, ne jugeait pas opportun ni de  répondre par écrit encore moins de téléphoner ! C’était à se demander si le courrier recevait un traitement adéquat au niveau du cabinet du ministre !

Voici une incohérence et une violation flagrante du parallélisme des formes en administration, mais surtout la preuve d’un autoritarisme de mauvais aloi dont le but était de mettre au pas les Directeurs d’EPS, par des actes humiliants totalement illégaux et non conforme au statut des EPS et de  ceux qui les dirigent. C’est avec ce cabinet que l’organisation du ministère s’est faite sur la base d’un organigramme qui manque totalement de cohérence et qui viole les lois et les principes élémentaires et universels d’organisation et de management, de même que les normes administratives  de bon fonctionnement des ministères.

L’Inspection des Affaires Administratives et Financières (IAAF) a été utilisé de façon abusive et inappropriée. En effet au lieu de le faire jouer son rôle au niveau des services administratifs et financiers du Ministère de la santé dont elle a vocation, Madame COLL et son cabinet en ont fait un organe de contrôle et d’audit des établissements publics, (que les lois ont consacré démembrements de l’Etat, ayant donc une personnalité morale), ignorant ainsi que seuls les corps de contrôle constitués de l’Etat comme l’IGE ou la Cour des Comptes, sont habilités à contrôler et auditer les EPS,  et les collectivités locales.

Même les passations de service entre directeur sortant et entrant auraient dû être supervisées par l’IGE au nom du principe de parallélisme des formes et du statut de démembrement de l’Etat que la loi confère aux EPS, mais non par l’IAAF, dont le rôle dans ce domaine s’arrête au niveau des services administratifs du ministère.

Par ailleurs les EPS étant dispensées de tout contrôle à priori, la volonté de leur faire encore approuver leurs budgets par la tutelle avant toute exécution, a remis en cause ainsi, la légitimité et les prérogatives que la loi consacre aux conseils d’administration dans ce domaine.

Aussi il était fréquent dans les actes administratifs, de voir les fautes dans les formes, ainsi que sur les noms, les omissions des titres académiques et officiels des agents volontairement ou non, pour créer la confusion sur les personnes ? Sans compter les affectations arbitraires et abusives aux fins de règlement de compte, (les exemples sont nombreux on pourrait les citer nommément). Tout ceci était autant de preuves du dérèglement administratif et des insuffisances du cabinet ministériel et de son directeur dont on ne connait aucun back ground dans le domaine de l’administration générale ni du management sanitaire et dont la grande liberté d’agir en a intrigué plus d’un.

Pour preuve la confusion faite, par le Ministre et son cabinet, à propos des statuts du « Projet hôpital DALAL JAMM » logé à la Présidence de la république et de celui de « l’Hôpital DALAL JAMM établissement public de santé », fut à l’origine d’une cacophonie indescriptible, qui ne sera que le début des insuffisances et des incohérences qui marqueront et compromettront définitivement la finalisation de ce grand projet, qu’ils ont trouvé presque à terme, mais qu’ils n’ont jamais pu finir en cinq ans , à cause de problèmes crypto-personnels et d’arrogance de la part du cabinet !!!

La confusion ou l’ignorance de la nature des relations qui devraient exister entre la tutelle technique et les Directeurs d’EPS a été entretenue de sorte que pour être dans les bonnes grâces du cabinet, il fallait avoir l’attitude de courtisan fréquentant les salles d’attentes, ou attendant qu’on vous donne des instructions ; faute de quoi vous êtes considéré comme un paria qui « ne cherche pas à travailler pour les autorités  » disait-t-on, voire un indiscipliné.

Avec l’appui pesant du cabinet du ministre Eva Marie Coll, la direction des établissements de santé (DES) dont la pertinence comme entité fut l’objet de débat au moment de la réforme , s’est vue attribuer des prérogatives en flagrante violation des lois et décrets portant réforme hospitalière, ce que n’avait même pas la défunte Direction des Formations Hospitalières (DFH) au moment où les hôpitaux n’étaient que de simples services administratifs ! Rappelons que cette DFH avait été supprimée parce qu’inopportune !

En y regardant de près on se rend compte que le principe du parallélisme des formes, la notion de déconcentration et de décentralisation, la notion de tutelle technique, ainsi que la réputation d’agents vertueux et compétents, n’ont jamais été autant bafoués que par le cabinet ministériel du Pr Eva Marie Coll. Il est même arrivé qu’on se serve d’un  néo organe  de contrôle dénommé pour l’occasion « mission interministérielle » dirigé par une personne dont on ne connait aucune compétence en matière d’inspection ou d’audit et contrôle, pour charger injustement, faussement et promptement par « voix de presse » des responsables de démembrement de l’Etat que sont les EPS, ignorant que seuls les corps de contrôle constitués de l’Etat comme l’IGE ou la Cour des Comptes en sont habilités.

C’est en effet par ce cabinet que des agents du ministère de la Santé ont fait l’objet de traitement calomnieux, tendant à les discréditer ou à remettre en cause leur moralité et par conséquent leur image auprès de l’opinion et des autorités politiques, par des conspirations et méthodes médiatiques digne du régime hitlérien. Jamais cabinet n’aura autant fait « la guerre » à des personnes assurant des responsabilités élevées au niveau du ministère juste parce que  leur personnalité dérangeait !!! (Les exemples sont nombreux et s’y reconnaitront)

Pour cela les média et l’IAAF bras armé composés d’agents n’ayant aucune qualification d’inspecteur ou d’auditeur, encore moins d’administrateur, ont été utilisés.

Coïncidence ou pas un journaliste a été promu après une série d’articles aux fins de lynchage médiatique, à un poste dans un organisme qui dépendait du ministère de la santé ; pour service rendu ? (NDLR : l’agence de la CMU)

Ces quelques exemples, sans compter les erreurs communicationnelles au moment de la gestion des crises sanitaires avec la panne de la radiothérapie de Le DANTEC pour laquelle le ministre et son cabinet ont engagé la responsabilité de l’Etat, contre toute attente, démontrant encore leur ignorance des lois et statut de cet hôpital ; de même les décisions malheureuses qui ont presque provoqué des incidents diplomatiques avec des pays voisins (cas Ebola), démontrent de façon éloquente, les ratées de ce cabinet ministériel qui a conduit à la mal gouvernance institutionnelle du secteur sanitaire, faite d’abus de pouvoir, d’incohérence, de confusion, d’arrogance et de non maîtrise du processus de gestion et de traitement adéquat de l’information et donc des ressources humaines et financières. En effet comment la panne d’un appareil dans un établissement doté d’une personnalité morale ayant un conseil d’administration, une autonomie administrative et financière, peut-elle engager la responsabilité directe du gouvernement à fortiori du Président de la République ?

                      Eléments d’analyse économique et financière.

Le Président MACKY SALL a très tôt réaffirmé sa volonté de rendre accessible financièrement et géographiquement les soins de santé aux populations. En effet la CMU et toutes les actions tendant au renforcement de la carte sanitaire avec la création et/ou l’ouverture de structures de soins, en sont des traductions éloquentes et pertinentes. C’est ainsi que des efforts financiers considérables ont été faits dans ce sens par la volonté du chef de l’Etat.

Cependant le processus de mise en œuvre de la politique de santé du Président MACKY SALL a été biaisé, très tôt, quand en lieu et place d’une réévaluation ou rectification du Plan National de Développement Sanitaire et Social (PNDSS) 2009 – 2018, l’on a opté pour une concertation Nationale aux allures folkloriques, qui rappelait d’ailleurs celle tenue en 2006 sur les hôpitaux et qui n’avait finalement rien donné de concret. C’est aussi  le cas pour la concertation nationale car les deux ont eu le même maître d’œuvre. (NDLR le directeur de la DES, étant devenu le Directeur de Cabinet du Pr COLL).

Bien sûr il fallait revoir ce PNDSS, un plan décennal élaboré par l’ancien régime et le rectifier en tenant compte du plan décliné par le Président SALL dans le cadre de son programme politique.

Malheureusement ce plan a été laissé tel quel ; on y a juste greffé la CMU. On a donc fait mettre en œuvre les recommandations d’un plan que le régime du Président MACKY SALL n’a ni élaboré ni approuvé !

En tout état de cause, la pertinence des recommandations de ce plan reste à prouver avec la création des directions générales et donc une démultiplication des directions, et un organigramme aberrant remettant en cause les normes de bon fonctionnement des ministères et le principe du parallélisme des formes. Ce qui est surprenant c’est que les recommandations sur la création des directions générales par ce PNDSS validé en 2009 n’ont jamais été matérialisées par l’ancien régime !!!  Il aura fallu l’arrivée du Président SALL, en 2012 pour que l’équipe de Mme COLL la matérialise promptement.

Ainsi le nombre d’administrateurs des crédits « au mètre carré » au niveau du ministère, était sans commune mesure, ce qui implique une démultiplication des plans de passations des marchés, des autorités contractantes et donc des fractionnements de dépenses, et des rubriques budgétaires non pertinentes.

On se souvient des équipements achetés et qui croupissaient dans la poussière au niveau des couloirs ; des centaines de véhicules dont les achats ont fait couler beaucoup d’encre et de salives; et des voyages incessants qui ne nous ont strictement rien rapportés en termes d’amélioration de notre système de santé !

Les services administratifs et financiers ont vu leurs vocations remises en cause ; la Direction de l’Administration Générale et de l’Equipement a été vidée de ses prérogatives naturelles et de sa vocation de gestionnaire du département ministériel. En effet l’administration centrale du ministère s’est transformée en une vaste fourmilière d’administrateurs de crédits et d’autorités contractantes. A chacun son budget et son gestionnaire !

Voilà donc une pagaille administrative et  financière dans laquelle le ministère s’était retrouvé avec les tripatouillages budgétaires et les détournements d’objectifs, instaurés en règle de gestion (ce que les agents du ministère des finances et du budget ont toujours dénoncés).  En effet des fonds affectés à des structures de santé ont été engagés au nom de ces mêmes structures mais utilisés pour d’autres entités et à d’autres fins ! De même la gestion de la rémunération des primes et les contrats à durée déterminée du personnel n’ont pas toujours été fait dans la transparence et dans les règle.

 Conclusions

On voit donc qu’au début de la deuxième alternance politique au Sénégal, le Ministère de la santé a souffert d’un manque de leadership institutionnel, qui a été à l’origine des manquements et des insuffisances décrits ci-dessus. Ainsi faute d’autorité, ni les  hommes, ni l’information utile n’était maitrisés. Les espoirs qui reposaient sur le choix de Mme COLL ont été déçus dès l’entame de son ministère par le casting de son cabinet et sa méconnaissance de l’environnement administratif et juridique de son département, faisant ainsi perdre tout espoir à un retour à l’orthodoxie institutionnelle mais surtout aux chances de réussite du programme Yoonu Yokuté.

Il a même été évoqué dans la presse à juste raison, une situation de malaise dans le secteur sanitaire, causé par le directeur de cabinet du ministre à qui on ne connaissait pourtant aucun lien politique avec le Parti du Président de la république.

Les tâtonnements et hésitations, que l’on a observés lors de la mise en œuvre de la Couverture Maladie Universelle (dont l’agence en charge a fini par être retirée de la tutelle du ministère de la santé et de l’action sociale); et les nombreux retards dans l’exécution des directives et des projets présidentiels ; les informations tronquées qui étaient servies pour justifier certains retards ou manquements; la nomination à des postes de responsabilité de profils douteux, les erreurs de casting dans le choix des hommes et femmes étaient la règle de gestion de ce cabinet. Ainsi les confusions ont été entretenues et ont permis à des personnes dont on peut s’interroger sur la loyauté vis-à-vis du peuple sénégalais et de ses dirigeants, de s’ériger en vrais décideurs à la place du chef, avec toutes les conséquences et les manquements observés quant au rôle de la tutelle pour une bonne gestion du département, et la réalisation des objectifs du Chef de l’Etat. Le volet santé du programme politique du Yoonu Yokuté a ainsi été biaisé par une gestion inappropriée du secteur sanitaire faite d’incohérences, de paradoxes, d’immobilisme, de népotisme, d’arrogance, d’incompétence et de ratées.

Si l’on part du principe que nul n’est censé ignorer la loi, on peut dire que le ministère de la santé sous Eva Marie COLL, est le champion de la violation des lois et donc des droits des travailleurs et des populations.

Cependant les séquelles de cette mal-gouvernance demeurent encore aujourd’hui, même si des efforts allant dans le sens d’une amélioration ont été notés avec l’équipe qui est en place. A notre humble avis ce qu’il faut pour le secteur sanitaire, c’est un management éclairé par des compétences en gestion des hommes, des ressources financières, non influençable et faisant preuve de courage dans les décisions, mais aussi par la maitrise de l’information utile, charismatique, ouvert au dialogue, accessible et ayant une bonne imprégnation des lois et règles administratives et managériales.

Youssouph NDIAYE est

  • Docteur d’Etat en Chirurgie dentaire
  • Diplôme Supérieur de gestion des services de santé
  • Diplôme de troisième cycle en Intelligence Economique et Stratégie
  • Ancien DAGE du Ministère de la Santé sous trois ministres de la santé
  • Plusieurs fois Directeurs d’établissements de santé de niveau 2 et 3.

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