Choisir entre le pouvoir et la nation: Le PIT doit faire entendre une voix autorisée

Les évènements qui ont secoué le pays du 03 au 08 Mars, du fait de leur ampleur, inattendue, ainsi que des différents acteurs, nous interpellent sur beaucoup de questions : mais également sur les développements possibles de la situation, ainsi que sur tous les risques et toutes les opportunités (notamment politiques) qu’elle ouvre.

« Ouf ! On l’a échappé belle ! » ; serait-on tenté de dire. Pour le moment du moins. Et on doit notre salut à un Homme de Dieu de Paix. Ce qu’il représente, et que nous devrions chercher à comprendre, a pu mettre en échec une révolution mercenaire qui, elle, avait déjà mis échec et mat le Roi du large rassemblement au pouvoir. Groggy, le Roi SALL, poussé devant la scène, a fait ce qu’il sait faire le mieux, la seule chose à sa portée : dégainer des milliards sans savoir où se situe sa cible.

Pour l’essentiel, les jeunes qui étaient dans la rue étaient constitués – au-delà des étudiants de l’Université – de jeunes, scolarisés ou pas, qui avaient l’âge d’être au collège ou au lycée. Leur lien avec l’emploi passe pour tous, par les structures de formation. S’ils savent qu’ils sont de futurs sans-emplois et que c’est juste une question de jours pour qu’ils aillent retrouver dans la rue leurs amis déflatés ou écartés des cursus scolaires, ils savent aussi que leur salut ne viendra pas du financement de l’entreprenariat rapide :

  • D’une part, c’est l’école et l’Université qui doivent être réformées pour produire les

jeunes dont notre développement a besoin, par le biais d’un système qui ne soit pas élitiste et inégalitaire. De ce point de vue, l’aveu, dans la même période, du Ministre chargé de l’Enseignement Supérieur sur l’inadéquation de l’offre et des besoins en matière de formation, est très éloquent.

  • D’autre part, ces jeunes sont issus de familles. Sans doute pas de familles où l’on mange à sa faim. Sinon, ils n’auraient pas eu besoin de se trouver dans la rue : leur sécurité alimentaire aurait compensé l’insécurité liée à leur employabilité et les aurait maintenus à l’écart des émeutes. Donc là également c’est la situation sociale des milieux d’où ils sont issus, faite de disette, de déficits divers et de beaucoup d’incapacités qui est en cause ; situation elle-même liée à des politiques sociales et de protection sociale incohérentes, incapacitantes, adossées à un appareil productif laminé, aliéné aux forces économiques étrangères. Les problèmes sont profonds.
  • Ensuite, quels choix va-t-on opérer ? Transformer rapidement des novices en

entrepreneurs-express, sachant qu’ils ne maitrisent aucune des conditions du marché, dans un environnement des affaires qui leur est hostile ?

  • Pendant ce temps que faire des jeunes et des adultes qui avaient déjà trouvé à

s’employer dans la pêche et que la raréfaction des ressources a rejetés sur les berges, du fait du pillage des bateaux étrangers ? Quel est le financement qui ramènera les bandes de poissons dans les eaux ?

  • Que faire de tous les artisans (tailleurs, menuisiers, cordonniers, artisans d’art, etc.)

qui se sont retrouvés du jour au lendemain sans boulot, du fait que leurs secteurs déjà moroses à cause de l’insolvabilité des ménages, se trouvent concurrencés par des manufactures chinoises, turques, marocaines et autres, installées dans le pays ou exportant vers le Sénégal ?

  • Que faire des travailleurs horticoles organisés dont les récoltes pourrissent du fait de

leur indigence en matière d’infrastructures de conservation et d’écoulement et de la

concurrence de SénégIndia et Cie ? Des travailleurs de la filière tomate mourante après la fermeture de l’usine de Dagana pour permettre à d’autres d’importer des produits, de les mettre en pots et de les écouler sur le marché national ? Sans parler de tous les paysans organisés ou pas, laissés aux aléas de la nature et du marché ainsi qu’à l’arbitraire des intermédiaires, dans l’agriculture comme dans l’élevage ?

  •   Que faire des déflatés du Rail dont 820 ouvriers réclament encore leurs salaires ; des

76 employés licenciés à King FAHD après une trentaine d’années de service ; des travailleurs des Ex-SIAS et Ex-AMA qui courent toujours après 4 milliards de leurs francs ; des 1500 employés du Port Autonome de Dakar dont des ponctions abusives sont régulièrement faites sur les salaires ; des 90 travailleurs de IKAGEL en déflation programmée après 18 mois de chômage technique ?

  • Que va-t-on faire des 16 000 migrants qui vont nous revenir d’Espagne ?
  • Enfin où vont-ils travailler ces entrepreneurs fast-truck si l’agriculture, la pêche

l’artisanat, les services et l’industrie sont dans un tel état de détresse ?

Les Trois /quatre cent cinquante milliards (ou ce qu’il en restera quand ils auront, comme les Mille milliards de la Covid-19, transité par les besaces des responsables politiques et de leur clientèle improductive) serviront peut-être à financer les voyages de la mort vers l’Europe, qui auraient déjà fait plus de 16 000 décès entre 2014 et 2017 (soit plus que les 24 années précédentes) et dont 2370 entre seulement Janvier et Novembre 2020.

Le Sénégal est dans l’impasse. Et ce ne sont pas des réformettes qui nous en feront sortir !   Le salut ne viendra pas non plus de « militants » occasionnels qu’il a fallu « secouer » pour qu’ils sortent de leur torpeur – si ce n’est de leur peur – qu’ils exorcisent en se tapant les uns sur les autres à chaque meeting. Ce n’est certainement pas sur ces gens-là que le pouvoir compter pour contenir un conflit civil !

Sur quelles forces sociales le gouvernement actuel peut-il s’adosser ?

  • Si les chefs des Centrales syndicales observent le silence ou dénoncent les casses comme

destructrices d’emploi, des syndicats de branches ont réchauffé le front social :

  • Chez les enseignants cela reprend du poil de la bête et même les syndicats-jugés-

maison du G7 se rebiffent, craignant sans doute d’être débordés sur leurs flancs dans leur compétition avec ceux du G20 qui ont profité de la situation politique pour redorer leurs blasons.

  • Les travailleurs de UTS, du SYNTTAS, de AND GESEM menacent de reprendre le

flambeau des luttes.

  • Des organisations de travailleurs affichent leur soutien à FRAPP France DEGAGE

dont les responsables continuent à frayer avec les secteurs sociaux en difficulté.

  • Mouvement Force Ouvrière (MFO) inaugure ce qui semble être une velléité

d’organisation, indépendante du syndicalisme classique que le pouvoir a phagocyté en même temps que la gauche traditionnelle en octroyant à leurs dirigeants des sièges de PCA ou de Conseillers Economiques ou Territoriaux. Ce qui ne garantit en rien la soumission des travailleurs en cas d’enjeux essentiels.

Rien n’est donc gagné pour le pouvoir !

Nous sommes dans une crise. Une crise comme celles qui ont mené ailleurs à l’effondrement d’Etats. Tous les signes précurseurs en sont réunis :

  • Abaissement du niveau de vie matériel (des infrastructures qui disparaissent, une production qui baisse et une inflation à la hausse);
  • Abus de pouvoir, Corruption, Arbitraire et Terreur à l’horizon ;
  • Mépris des intérêts du peuple, Avidité des dirigeants ;
  • Manipulation des forces politiques, sociales et militaires ;
  • La société a de plus en plus de mal à s’acquitter de ses fonctions de demande (formuler

des exigences) et de ses fonctions de soutien, afin d’influencer, légitimer, voire remplacer l’Etat : l’opposition est désarmée, les contre-pouvoirs neutralisés ;

  • Attisement des contradictions inter-ethniques, confessionnelles, … ;
  • ‘’Fieffisation’’ presqu’accomplie du territoire national avec des zones dédiées à des

responsables politiques qui peuvent demain se transformer en chefs de guerre ;

  • Un contexte sous-régional d’insécurité liée au djihadisme, de mouvements

incontrôlables d’armes, de l’existence d’un mouvement irrédentiste en Casamance et d’attaques à mains armées, etc.

  • Des voisins avec qui les relations se détériorent. Ceux qui nous accusent déjà de nous

ingérer directement dans leur politique intérieure à des fins de déstabilisation.

Et Ceux qui ne cracheraient pas sur la possibilité d’empiéter sur notre souveraineté nationale, d’autant plus que nos populations sont déjà liées à leurs échanges commerciaux, se servant de leurs monnaies, de leurs infrastructures sanitaires ou même de leur état-civil. La crise politique de 1988 et ses lendemains dans nos relations avec la Mauritanie doivent nous rester en mémoire.

  • Et pour finir, l’Etat est en plus ou moins perte de crédibilité internationale.

Nous ne sommes peut-être pas dans une situation où l’Etat Sénégalais serait bientôt incapable d’accomplir les fonctions requises pour justifier l’appellation d’Etat. Mais ce qui est remarquable dans les situations de crise qui mènent à l’effondrement des Etats, c’est qu’à aucun moment, on ne décèle de point de non-retour. Les gens en place ayant une tendance a voir dans les pentes dangereuses, des dénivellations sur le terrain normalement cahoteux de la politique, il leur est donc difficile de concentrer leur attention sur la gravité du problème jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

A moins que l’Etat lui-même ne soit intéressé à semer le chaos… Mais j’ai l’impression que le pouvoir sait aujourd’hui, de manière certaine s’il peut attendre ou non des forces de défense et de sécurité qu’ils exterminent en masse les Sénégalais pour permettre à des apatrides et des renégats à saucer leurs dîners avec le sang de leurs compatriotes. (Le professionnalisme dont les forces de l’ordre ont fait montre lors des évènements, a été une affaire de professionnels non de politiques).

Alors de nouveau la question : Sur quelles forces – autres que mercenaires – le gouvernement peut-il compter ?

Quelle est sa stratégie de sortie de crise ?

  • Partir du fait, objectif, que des choses sont à tirer au clair et que les crimes commis ne

doivent pas passer par pertes et profits, et créer ou provoquer sciemment les conditions d’exacerbation des divers contentieux nationaux en un seul conflit social généralisé et déstabilisateur ?

  • Ou créer les conditions de désamorcer les ingrédients du chaos, revenir en eaux calmes et

laisser à la Nation – qui sait prendre ses responsabilités – le choix de voir comment résoudre ses problèmes, panser ses plaies selon son timing et ses modalités, et continuer à vivre dans la paix et la stabilité ?

Je serais tenté d’en appeler à la lucidité et à l’humilité des uns et des autres, mais ce serait vain !

Les intérêts en jeu, les intérêts des différents groupes en présence et de leurs alliés, ce qu’on appelle les « intérêts de classes », prédominent et prédomineront pour sûr encore longtemps. Les intérêts des grands groupes et de grands Etats qui se disputent l’hégémonie sur nos ressources actuelles et futures, sont prépondérants sur les intérêts des groupes nationaux qu’ils assujettissent et instrumentalisent. Il ne sera donc pas facile de leur faire lâcher le morceau par simple civilité ou moralisme. Et même s’ils ne réussissent pas cette fois-ci, ils reviendront à la charge. Indubitablement.

Ces grands groupes, et leurs subversifs suppôts – dans l’Etat ou dans la « société civile » – n’accepteront de « suicider » leurs intérêts et accepter des relations gagnant-gagnant, que face à une force mentalement supérieure, autonome, organisée et déterminée qui n’acceptera de se ranger ni d’un côté ni de l’autre et qui sera capable de contraindre les forces étrangères et leurs alliés compradors à réviser leurs plans maléfiques. Cette force salvatrice, je l’appelle la Nation.

Si j’ignore de quoi est faite la Nation, je sais au moins ceux qui ne peuvent en être exclus : Ceux qui souhaitent ou œuvrent pour une Alternative politique crédible, nationale et populaire, endogène et démocratique, dans l’intégrité et la solidarité nationales, l’intérêt des plus démunis. Cela concernera certainement la plupart des créateurs de richesses (travailleurs et entrepreneurs, ruraux et urbains) ; des paysans sans terres ; des sans-emploi en détresse ; des femmes et des jeunes déboussolés ; des groupes vulnérables ; des minorités ethniques ; des sentinelles de la foi, des cultures et des religions ; des artistes et des intellectuels ; des habitants des régions du centre comme de celles de la périphérie du pays ; de ceux qui semblent condamnés à l’errance, en exil comme chez eux…Ce sera tous ceux qui aspirent à réorganiser leur vie de sorte à peser de leur empreinte sur la destinée collective comme sur leurs destins personnels, dans la paix. La paix est une donnée fondamentale au Sénégal… (Empêche-t-elle de faire la révolution ?)

Nous avons besoin d’un discours social refondateur pour instituer cette Nation-là, qui est à (re)construire. Et pour la mettre sur l’orbite d’un développement autocentré.                                                                                            Il faut une organisation révolutionnaire extraordinaire pour s’acquitter de cette tâche.

Mon regard, naturellement, se tourne vers mon Parti, le seul que je connaisse, le seul en qui je peux avoir un espoir confiant.

Je voudrais que les camarades qui pensent que la situation est grave ou, à défaut, est inquiétante, développent une réflexion autonome, en leur âme et conscience, et des démarches pour permettre à notre parti d’aider le pays à sortir de ce guêpier.

Le moment est venu de choisir entre la Nation et le pouvoir !

Je pense qu’un Comité Central spécial, consacré exclusivement – je dis bien exclusivement – à cette situation nationale, devrait être convoqué en urgence. Et être organisé (sur deux jours, comme avant) de sorte à aller au fonds dans les échanges. Le Comité Central est la voix la plus autorisée entre deux congrès, pour engager en toute responsabilité le Parti dans son ensemble, devant une situation aussi cruciale.

A défaut de le réunir, il serait difficile de maintenir les gens dans le silence et l’inaction.

Passez un Ramadan de paix !

Dakar, le 12 Avril 2021

Thié Ndiaye,

Membre du Comité Central

Et du Bureau Politique du Parti de

L’Indépendance et du Travail-Sénégal.

(PIT-S).

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