Les péripéties politiques ivoiriennes : va-t-on vers un nouveau déchirement ?

Au printemps 1990, un mouvement de contestation, mené par les étudiants, dont fait partie Laurent Gbagbo, ébranle l’autorité de l’Etat et contraint le gouvernement à retirer un plan d’économie dont les fonctionnaires devaient être les victimes.

Ils mettent au grand jour les erreurs de gestion du Trésor public et dénoncent le clientélisme ethnique mis en place par le président.

Outre la fin du régime de parti unique, la Côte d’Ivoire se voit aussi imposer par les bailleurs de fonds internationaux et le FMI, les plans d’ajustement structurel qui ont pour objectif de réduire la taille de l’Etat et de rendre les économies africaines plus compétitives, par la déréglementation et la privatisation d’entreprises nationales et l’ouverture au marché mondial.

La mise en œuvre de ces plans va échouer empêchant l’économie ivoirienne de bénéficier des conjonctures favorables sur les marchés des matières premières, le pays va alors connaître une crise économique.

La dette publique s’élève à 49 milliards de francs environ et le prix du cacao continue de baisser en raison de la concurrence de nouveaux pays, la Malaisie et l’Indonésie.

Pour faire face à ces problèmes d’ordre financier, le président Houphouët Boigny nomme Alassane Ouattara, vice-directeur du FMI, au poste de premier ministre.

Une réforme de la Constitution avait prévu de confier au président de l’Assemblée nationale, l’achèvement du mandat présidentiel en cas de disparition mais elle est diversement interprétée ce qui entraîne une lutte de pouvoir entre A. Ouattara, le premier ministre, et Henri Konan Bédié, le président de l’Assemblée nationale, qui finira par l’emporter. A. Ouattara quittera alors le PDCI pour rejoindre l’opposition au sein du Rassemblement des républicains.

Outre cette crise politique, l’économie ivoirienne subit les contrecoups de la dévaluation de 50% du franc CFA de 1994, qui appauvrit une grande partie de la population.

C’est dans ce climat fragile que le président H. Konan Bédié va introduire le concept d’ivoirité, lors des élections de 1995, en modifiant le Code électoral, obligeant tout candidat à l’élection présidentielle à faire la preuve qu’il est né de père et mère ivoiriens.

Elaboré et théorisé par son entourage, notamment par son directeur de cabinet, Jean-Noël Loukou, historien, ce principe poursuit avant tout un but politique, celui de justifier l’exclusion d’A. Ouattara de la course électorale formulant des doutes sur sa nationalité ivoirienne, même si, pour son auteur, il s’agissait de « forger une culture commune pour tous ceux qui habitaient sur le sol ivoirien, étrangers comme nationaux».

A la fin des années 1990, l’Etat apparaît incapable de remplir ses fonctions régaliennes et les fonctionnaires sont de plus en plus mécontents car ils ne reçoivent plus leurs salaires.

C’est dans ce climat de crise économique et politique et de montée de la xénophobie que l’histoire de la Côte d’Ivoire va basculer le 24 décembre 1999 et plonger dans une spirale de violence.

Le pays, que certains considéraient comme la Suisse de l’Afrique connaît pour la première fois de son histoire, un coup d’Etat qui porte au pouvoir le général Robert Gueï et contraint le président déchu à l’exil en France.

Ouattara et le FPI de L.Gbagbo notamment, acceptèrent de légitimer cette opération, espérant pouvoir tirer parti de la situation à leur propre bénéfice.

« Les règles de la démocratie seront respectées » promet celui qui veut donner « un coup de balai » dans le système politique ivoirien. Le discours xénophobe est amplifié et R. Gueï sanctifie la « chasse aux allogènes », en particulier dans la « boucle du cacao », située dans l’ouest du pays, où la présence de nombreux étrangers pose un problème foncier réel.

C’est la région la plus riche du pays, comprise entre Daloa et le port de San Pedro. Elle consacre l’exploitation du concept d’ivoirité dans le jeu politique.

Un courant ultra nationaliste se forme le « Tout sauf Ouattara. » Des campagnes de presse sont conduites qui, mettant en cause la nationalité ivoirienne de Ouattara, exacerbent les inquiétudes de populations qui se sentent de ce fait rejetées, comme leur chef, de la vie publique.

Malgré tous ses efforts et après s’être autoproclamé président, R. Gueï ne sera pas reconnu vainqueur de cette élection et c’est L.Gbagbo qui devient président de la République, obtenant 59,36% des voix avec une très faible participation de 37,42%.

Le nouveau président est un professeur d’histoire, très tôt sensibilisé au syndicalisme, ce qui lui a valu d’être emprisonné plusieurs fois sous le régime de F. Houphouët Boigny.

En décembre 2000, il ne remettra pas en cause une décision de justice, interdisant à A. Ouattara de se présenter aux élections législatives. Au cours de la nuit du 8 et 9 janvier 2001, le pouvoir doit faire face à une tentative de coup d’Etat qui échoue.

L’implication de ressortissants étrangers et de certains pays voisins, comme le Burkina Faso, est dénoncée par le gouvernement.

Dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, alors que le président Gbagbo est en voyage officiel à Rome, a lieu une mutinerie qui a pour motif les retards de paiement des soldes des militaires et le refus des mises à la retraite de plusieurs officiers.

Plusieurs personnalités dont R. Gueï, qui est soupçonné être à l’origine de cette tentative de coup d’Etat et le ministre de l’Intérieur, sont assassinés. Les rebelles prennent le contrôle de plusieurs villes du Nord, dont Bouaké et Korhogo, et lancent une offensive sur Abidjan, la capitale économique du pays.

Très vite, le gouvernement assimile ces événements à une tentative de coup d’Etat, qui pour le premier ministre a échoué.

Dans les semaines qui ont suivi, plusieurs villes dans la région de Bouaké et dans celle de Daloa, ville d’importance stratégique pour le contrôle de la production du cacao, connaissent des combats d’envergure, opposant les Forces armées nationales de la Côte d’Ivoire aux rebelles du Mouvement Patriotique de Côte d’Ivoire , dont le secrétaire général est Guillaume Soro, ancien leader d’un syndicat étudiant proche du FPI de L.Gbagbo et dont le chargé aux relations extérieures, Louis Dacoury Tabley, était un des premiers responsables de ce parti.

Ces affrontements militaires vont alors conduire à une véritable partition du pays, entre un Nord contrôlé par le MPCI et le Sud par les FANCI et le gouvernement.

Malgré la signature, le 17 octobre 2002, d’un cessez-le-feu entre le MPCI et le gouvernement, un nouveau front verra le jour, début novembre 2002, à l’Ouest du pays avec l’apparition de deux nouveaux mouvements rebelles, le Mouvement populaire ivoirien du grand Nord et le Mouvement pour la justice et la paix , qui prendront le contrôle de la ville de Man contre l’armée loyaliste.

La possibilité de conduire la lutte politique, par le recours à une rébellion armée et un coup d’Etat, a été banalisée lors de la tentative réussie de R. Gueï, le 24 décembre 1999.

Ce climat a favorisé l’éclatement du conflit actuel. Malgré de nombreuses tentatives pour résoudre la crise, en juin 2005, le pays est toujours partagé en deux. Certains médias ont eu une vision un peu simpliste de ce conflit en le réduisant à une confrontation entre un Nord musulman et un Sud chrétien

mais le problème est sans doute plus complexe, comme le fait remarquer un spécialiste de l’Afrique, François Roubaud, les étrangers étant plus nombreux au Sud qu’au Nord, du fait de la richesse économique des régions côtières et de la présence de la boucle du cacao.

La France s’est trouvée impliquée, dès le début, dans cette crise, pour « assurer la sécurité des ressortissants français et des citoyens occidentaux », car la Côte d’Ivoire comptait en septembre 2002 plus de 20 000 ressortissants français.

Le président Chirac et le ministre des affaires étrangères de l’époque, Dominique de Villepin, ont souhaité à travers cette crise, mettre en application leur nouvelle politique d’engagement envers l’Afrique.

La France, considérée après la colonisation comme le gendarme de l’Afrique, a choisi de rompre avec les modes traditionnelles de gestion des crises dans le pré-carré africain, où pendant longtemps la règle était de porter secours aux régimes en place contre les rebelles.

En Côte d’Ivoire, elle a choisi de s’interposer entre les belligérants et de favoriser le processus de réconciliation.

La France, qui est intervenue militairement puis politiquement en Côte d’Ivoire, a donc mis à l’épreuve la politique élaborée par J.Chirac et D. de Villepin, vis à vis du continent africain, concernant notamment la gestion des crises dans cette région, puisque la Côte d’Ivoire a été jusqu’à ces dernières années, la vitrine de la France en Afrique.

Du fait de sa stabilité politique et de la prospérité économique, ce pays était l’exemple de la réussite de la décolonisation, le « miracle ivoirien ».

Aujourd’hui, même si elle a reçu le soutien de l’ONU et de l’Union africaine, le rôle de la France en Côte d’Ivoire paraît ambigu, puisque aucune solution n’a pu être apportée pour résoudre le conflit qui a fait en une décennie des milliers de morts.

L’intensité de l’engagement français a suscité de vives réactions, la France ayant tour à tour été accusée d’indifférence puis de néo-colonialisme.

Attaquée par toutes les parties au conflit, la présence française a parfois semblé ne conduire qu’à une impasse et a suscité le fleurissement d’un vocabulaire journalistique.

La France s’est ainsi retrouvée tour à tour « dans la nasse », dans « le bourbier », dans le « guêpier » ou dans le « piège » ivoirien. Certains journalistes, n’hésitent pas à qualifier la Côte d’Ivoire, de «petit Irak de la France », comparant la situation française à celle vécue par les Américains, à la suite de l’intervention militaire au Moyen Orient le 1er mars 2003.

Selon certains officiers de l’armée française présents en Côte d’Ivoire á l’époque, le gouvernement français, sous Chirac et Villepin, serait les commanditaires.

Le pays est, en juin 2005, toujours coupé en deux et certains faits montrent qu’il est au bord du gouffre. Les développements qui vont suivre ont pour but de tenter d’appréhender la gestion, par les autorités françaises, de la crise qui touche son ancien pré carré.

Depuis 1999, la crise ouverte résulte d’un engrenage de facteurs politiques avec déficit de légitimité et de gouvernance, de facteurs économiques et sociaux.

La dépression économique a accentué la crise sociale et politique. Le conflit est devenu militaire avec le contrôle du nord par les forces du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire, elles-mêmes soutenues, selon toute vraisemblance, par les pays voisins avec des appuis extérieurs.

Les mouvements à l’ouest sont fomentés par des mercenaires et groupes armés venant du Liberia, pays connaissant lui-même un conflit alimenté par le diamant.

Le conflit ivoirien est régionalisé avec notamment l’appui aux forces gouvernementales de l’Angola et de mercenaires sud-africains et libériens.

Au début de l’année 2003, la gestion de la crise s’est faite par la force d’interposition française, à défaut de celles de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest et des Nations unies.

En 2003, 20 % de la population africaine et 15 pays étaient concernés par la guerre. Au cours des processus de crises, les identités ethniques ou religieuses deviennent dominantes dès lors qu’elles sont les seuls référents de la rhétorique politique et que la complexité des situations est réduite à des identités réifiées ou à des combats entre les forces du bien et du mal.

Les guerres sont d’autant plus probables que l’on assimile le religieux et le politique, l’absolu et le relatif.

En Côte d’Ivoire, elle s’est développée dans les discours d’influence pentecôtiste du président Gbagbo ou dans ceux de certains imams du Nord développant la thèse de l’autochtonie.

Les facteurs politiques, le plus souvent mis en avant, sont évidemment importants, que ce soit en termes de déficit de légitimité des pouvoirs en place, de disparition des compromis socio-politiques, de querelles de chefs pour l’accès au pouvoir, de décomposition des citoyennetés ou de volonté de nouvelles configurations territoriales.

La guerre peut avoir ainsi une finalité politique, accéder au pouvoir par la force. Le risque de conflit ouvert est accru lorsque les responsables politiques remettent en question les compromis et s’appuient sur certains clans, factions ou ethnies.

L’Etat, extraverti et affaibli par l’endettement et par l’ajustement, compte sur une société civile faiblement organisée.

Les vendeurs d’armes sont liés aux circuits mafieux. On observe un faible coût d’opportunité des activités militaires notamment pour les enfants soldats du fait du chômage et de leur déscolarisation.

On trouve ainsi certaines similitudes avec les guerres pré-westphaliennes caractérisées par l’absence de statuts des civils, le caractère mercenaire et privé des armées.

Dans le cas ivoirien, les accords militaires avec la France ont, lors de l’indépendance, transféré une partie des pouvoirs régaliens à Paris.

Ils avaient réduit les risques de coups d’Etat militaires et interdit la formation d’une armée nationale pouvant être le creuset d’une citoyenneté.

Ils ont conduit, depuis le coup d’Etat de 2002, à la mobilisation de milices privées, de mercenaires voire d’enfants soldats venant du Liberia dans les deux camps.

Les appuis militaires extérieurs proviendraient de l’Angola pour les armes et de l’Afrique du Sud pour les mercenaires en ce qui concerne les forces gouvernementales.

Les fourniture d’armes pour les « rebelles » viennent, selon toute vraisemblance, des pays d’Europe de l’Est et transitent par le Burkina Faso.

La fin de la guerre froide et de la bipolarité s’est traduite par un retrait partiel des puissances hégémoniques et par une apparition de conflits désinternationalisés. Les dividendes de la paix n’ont pas été affectés à la réduction des guerres.

De multiples réseaux organisés de pouvoirs et d’interactions se chevauchent et s’entrecroisent avec des interrelations entre les quatre principales sources de pouvoirs idéologiques, économiques, militaires et politiques.

De nombreux conflits africains sont liés, à la fois, à une fragmentation de l’espace national non contrôlé par un Etat fort et aux réseaux transnationaux avec des jeux d’alliance ou d’allégeance qui interdisent d’opposer le territoire national contrôlé par l’Etat et le système international.

La Côte d’Ivoire a perdu, ainsi, son rôle de relais de l’Occident de l’époque de la guerre froide. Principale gagnante de l’intégration régionale à long terme, la Côte d’Ivoire a eu, durant les périodes de crise économique, tendance à ne pas assumer les coûts de l’intégration en termes de redistribution régionale ou de gestion des flux migratoires.

Il en est résulté une montée des tensions avec les pays limitrophes. Elle est également insérée dans un environnement caractérisé par les conflits du Liberia alimentés par le trafic des diamants, par les réfugiés venant de l’ouest et par les liens avec les financements mafieux des pays sahéliens.

Si toutes les guerres n’ont pas une explication économique, toutes ont besoin de financement.

La quasi-totalité des guerres en Afrique sont liées au contrôle des richesses, aux conflits fonciers ou hydrauliques, au pillage ou à la recherche de protection contre rémunération.

Les équilibres de pouvoirs nécessaires pour que l’autorité soit bienveillante sont limités.

La faillite du modèle étatique post-colonial, auquel s’est ajoutée la dévalorisation de l’Etat par l’idéologie libérale, ont conduit à des fractionnements territoriaux et à une montée en puissance de factions s’appuyant sur des identités claniques, communautaires, ethniques ou religieuses.

Dans le cas de la Côte d’Ivoire, la combinaison de la rhétorique ethnonationaliste, de l’instrumentalisation de l’ivoirité et de la difficulté de se projeter dans une construction d’Etat-nation en liaison avec le développement économique et social a renforcé les référents ethniques autour des groupes Akan , Mandé du Sud, Krou et Voltaïque et Mandé du Nord .

La guerre civile en Côte d’Ivoire a également profondément bouleversé la société ivoirienne. Des « seigneurs de guerre » sont devenus le fléau du peuple particulièrement au Nord, coupé des services de l’État par la partition du territoire et en proie à la violence et aux pillages des milices rebelles.

Une société ivoirienne souvent stigmatisée par les grands médias internationaux, réduisant la guerre civile en Côte d’Ivoire à un affrontement confessionnel entre un « Nord musulman » et un « Sud chrétien », suivant la mouvance médiatique post 11 septembre 2001. Un amalgame à éviter dans le cas de la Côte d’Ivoire.

En mars 2007, après cinq années de conflit fratricide, le président ivoirien Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, le chef politique des Forces Nouvelles, ex-rebelles, ont fini par se mettre d’accord sur les modalités du retour à la paix.

Pour autant, les questions clés à l’origine de la crise ivoirienne ne sont pas réglées notamment celle de « l’ivoirité » toujours au cœur des conflits et celle de l’élection présidentielle cinq fois reportée depuis 2005, annoncée pour mai 2010.

Officiellement, c’est Alassane Ouattara. Laurent Gbagbo, élu président en 2000 pour un mandat de cinq ans, repoussait d’année en année la tenue d’un nouveau scrutin présidentiel tant que les rebelles qui occupaient la moitié nord du pays n’avaient pas désarmé et que l’Etat ivoirien n’avait pas retrouvé sa souveraineté sur la zone CNO – zone centre, nord et ouest contrôlée par les rebelles pro-Ouattara.

Pour une raison que beaucoup ignore, en 2010, Laurent Gbagbo abandonne ces deux conditions et accepte d’aller à l’élection, convaincu qu’il va gagner, sondages réalisés par Euro RSCG à l’appui.

Or, pour la France et la communauté internationale, cette élection est un moyen de chasser Laurent Gbagbo du pouvoir.

Il régnait à l’Elysée et au Quai d’Orsay une véritable hystérie anti-Gbagbo. La France était obsédée par le départ de Laurent Gbagbo, parant le candidat Alassane Ouattara de toutes les vertus.

Les résultats provisoires donnent Laurent Gbagbo en tête avec 38 % des voix, suivi d’Alassane Ouattara avec 32 % et Henri Konan Bédié en troisième position avec 25 %. Laurent Gbagbo ne contestera pas les résultats du premier tour car il se retrouve dans la configuration la plus favorable pour affronter ADO au second tour.

La Commission électorale indépendante n’arrive pas à se mettre d’accord sur les résultats à annoncer. Le camp présidentiel n’a pas la majorité au sein de la CEI et conteste le travail de compilation des résultats.

Cette bataille rangée au sein de la CEI culmine le 30 novembre quand le représentant de Laurent Gbagbo arrache des mains du porte-parole de la CEI les résultats qu’il veut annoncer devant la presse.

La mission d’observation électorale de l’Union européenne regrettera dans son rapport final que la CEI n’ait pas publié les résultats par bureaux de vote, comme elle regrettera d’avoir été empêchée d’observer la consolidation des résultats du premier tour.

C’est finalement le président de la CEI qui proclame les résultats provisoires, hors du délai de trois jours imparti par la loi électorale. L’annonce est faite à l’Hôtel du golf, le QG d’Alassane Ouattara, la mission de l’ONU en Côte d’Ivoire, ayant refusé que cela se déroule chez elle.

De son côté, le Conseil constitutionnel, s’étant saisi du dossier puisque la CEI était hors délai, annule, dans la précipitation, les votes de sept départements de la zone CNO et proclame Laurent Gbagbo vainqueur de l’élection.

Dans la foulée, Choi Young-jin, le représentant du secrétaire général des Nations unies à Abidjan, certifie ses propres résultats et déclare Alassane Ouattara vainqueur avec des chiffres différents de ceux de la CEI et du Conseil constitutionnel.

Rappelons que l’Onuci certifie l’élection alors que ses représentants n’étaient présents que dans 721 bureaux de vote sur un total de 20 073, soit 3,6 % des bureaux de vote.

Le taux de participation au second tour est annoncé à 81 % alors que le vice-président de la CEI, Amadou Soumahoro, membre du parti d’Alassane Ouattara, avait estimé, le lendemain du vote, une participation avoisinant les 70 %, tout comme Gérard Latortue, le chef de la mission des observateurs de la Francophonie.

C’est un enjeu crucial, car une participation moindre handicapait Alassane Ouattara et favorisait Laurent Gbagbo.

En outre, la société SILS Technology, chargée de compiler électroniquement les procès-verbaux, certes filiale d’une société d’Etat dirigée par un proche de Laurent Gbagbo, écrit à la CEI que son logiciel a rejeté 2 000 procès-verbaux de bureaux de vote car ils comportaient plus de votants que d’inscrits.

Selon Bernard Houdin, conseiller de Laurent Gbagbo, ces 2 000 PV rejetés représentaient 300 000 votes. Les deux camps étaient lourdement armés et convaincus qu’ils ne pouvaient pas perdre l’élection.

Encore aujourd’hui pour beaucoup, la CEI n’avait pas dit qui a réellement remporté l’élection de 2010 mais une chose est certaine, les résultats certifiés par les Nations unies n’étaient pas les bons.

C’est dans ces conditions qu’après une courte, douloureuse et fratricide guerre d’Abidjan l’ancien président Laurent Gbagbo est arrêté avec sa femme et plusieurs dignitaires de l’ex pouvoir et, se retrouve, avec son leader des jeunes Charles Blé Goudé entre les mains de la Justice Pénale internationale de la Gambienne Fatou Bensouda.

Les RHDP était une composition initiale cinq partis politiques
En vue de l’élection présidentielle ivoirienne de 2015, les partis de la coalition soutiennent officiellement une candidature unique d’Alassane Ouattara pour un second mandat sous la bannière du RHDP.

Cette coalition incarne principalement la droite ivoirienne d’obédience houphouëtiste, c’est-à-dire se réclamant de l’idéologie politique du fondateur de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny.

En 2018, le RDR et l’UDPCI annoncent la transformation du RHDP en parti politique, mais sans que les autres membres de la coalition ne l’approuvent. Une série de démission au RDR-RHDP attire l’attention. La cohésion y reignait et cela faisait du RHDP, une force politique puissante, avait disparu.

Si le RHDP pouvait compter sur quelques transfuges du PDCI-RDA pour récupérer des militants du parti sexagénaire lors de l’élection présidentielle d’octobre 2020, la démission du Vice-président Daniel Kablan Duncan semble révéler un profond malaise au sein de la coalition.

Mais qu’est ce qui n’a pas marché pour que cette coalition perde ses ténors après sa brillante victoire en 2015?

Ce qui complique la réconciliation tant espérée par les populations ivoiriennes, c’est l’acharnement á vouloir faire porter tout le tort des douloureux événements au Président Gbagbo, devant la juridiction internationale au mépris de l’égalité de traitements pour tous les acteurs de la crise ivoirienne.

Ce n’est un secret pour personne que, du côté français, Laurent Gbagbo et les forces armées ivoiriennes représentaient le camp du Mal quand Alassane Ouattara et les Forces nouvelles incarnaient le camp du Bien.

Cet héritage chiraquien se fondait notamment sur le bombardement en 2004 d’une position de l’armée française par l’aviation de Laurent Gbagbo, faisant neuf morts parmi les soldats français ainsi qu’un civil américain, ce qui déclenchera une grave crise à Abidjan et l’évacuation des ressortissants Français.

Les équipages biélorusses de ces avions ont été arrêtés par les autorités togolaises alors qu’ils fuyaient la Côte d’Ivoire.

Nous n’oublions pas les violations caractérisées de l’embargo sur les armes pour permettre un réarmement des FRCI, violations documentées par le groupe d’experts des Nations unies sur la Côte d’Ivoire.

Voilà pour le camp du Bien. Lors de la création de la Cour pénale internationale en 2002, l’archevêque Desmond Tutu, prix Nobel de la paix, s’était réjoui qu’enfin les victimes de crimes contre l’humanité soient prises en considération. Les victimes du conflit ivoirien ont toutes la même importance.

L’enquête du bureau de la procureure a été sélective, exclusivement orientée contre le camp des vaincus. La CPI est un progrès pour la défense des victimes. Elle ne consolidera sa légitimité que si elle s’intéresse à toutes les victimes sans distinction aucune.

Après s’être débarrassé de Gbagbo et de ses principaux ‘’adjoints’’, viendra ensuite le tour des ex-faiseurs de ‘’Roi’’ Henry Konan Bédié, un Baoulé dépité par la rupture du pacte signé avec Ouattara par ce dernier, et Guillaume Soro, de l’ethnie Senoufo, qui ayant compris dans le tard les desseins de Ouattara quant á sa succession, démissionnera du RHDP pour proclamer sa candidature aux présidentielles de 2020 soulevant ainsi le courroux de ‘’Maître’’ Ouattara.

L’attitude envers Soro a commencé à changer fin 2016, lorsque Ouattara a initié des mesures institutionnelles, politiques et judiciaires pour prendre ses distances avec son ancien allié.

L’adoption de la nouvelle Constitution, établissant un poste de vice-président et ajoutant une Chambre haute à l’Assemblée nationale jusqu’alors monocamérale, a fourni une occasion d’affaiblir la mainmise de Soro sur le pouvoir. Soro était désormais perçu comme une menace pour l’État ivoirien.

Ses finances et ses liens avec de riches bienfaiteurs ont soudainement été soumis à un examen minutieux par la justice nationale. Peu disposé à accepter le rameau d’olivier proposé par Ouattara et à soutenir son successeur désigné, Soro a coupé tous ses liens restants avec le président.

N’oublions pas que le gouvernement Ouattara a remis Gbagbo et Blé Goudé à la Cour internationale, respectivement en 2011 et 2013. Lorsqu’il a refusé de livrer l’épouse de Gbagbo, Simone, la justice ivoirienne a accusé celle-ci de crimes de guerre, suspendant la compétence de la CPI pour raison de complémentarité.

Soro a lui aussi été condamné pour des crimes qui ne relèvent pas de la compétence de la Cour pénale internationale. Il n’y a pourtant pas pire pays où se trouver que la France pour ceux qui cherchent à échapper à la justice internationale.

Le gouvernement Ouattara verrait sans doute d’un bon œil un procès de Soro à La Haye. Un procès national serait politiquement coûteux et, étant donné la popularité de Soro et son influence sur l’armée, susceptible de provoquer des troubles publics.

La gestion calamiteuse du procès intenté contre l’ancien président Gbagbo et contre Charles Blé Goudé est encore fraîche dans la mémoire de nombreux Ivoiriens. Dès lors, la récente condamnation de Soro offre à la Cour une occasion de se rattraper et de se racheter qu’elle ne peut se permettre de manquer.

Outre le fait que la justice puisse être rendue, engager une procédure contre Soro contribuerait à dissiper l’image de partialité – ou de manque d’impartialité – dont souffre la Cour. Il s’agirait de la première poursuite internationale visant un membre de haut rang du côté « des vainqueurs » de la guerre civile.

Il est utile de rappeler à ce sujet qu’universitaires et observateurs de la politique ivoirienne ont déploré le silence du procureur concernant les crimes présumés commis par les forces pro-Ouattara.

Il reste à voir si Soro acceptera la sombre situation qui est la sienne ou s’il se battra, par tous les moyens nécessaires, pour réaliser son rêve de s’emparer de la présidence de la Côte d’Ivoire.

Du côté de la majorité gouvernementale ivoirienne aussi, les choses ne semblent pas être si facile, suite au décès ‘’prématuré’’ du dauphin choisi feu Amadou Gon Coulibaly.

Ces trois clans s’affrontent de façon larvée pour le ‘’dauphinat’’ de Ouattara en préparant leurs armes, supposés ou réelles, s’appuyant sur des réseaux faits de militants, de miliciens et d’affairistes.

Avec le transfert á Paris pour des soins médicaux du Président du Parlement Ahmadou Soumahoro (beau frére du défunt Amadou Gon Coulibaly) , non seulement le pays du lac Ebrié se trouve dans une situation constitutionnelle inédite mais aussi, permet de se poser des questions sur la soudaine indisponibilité des titulaires de l’architecture constitutionnelle ivoirienne.

Alpha Waly Diallo, DESCAE

Consultant/Chercheur en Relations Internationales