Gestion de la résilience et des incertitudes liées à la crise du COVID-19 au Sénégal : le régime de Macky Sall face à un impératif changement de paradigme dans la méthode.

La pandémie du COVID-19 n’a pas fait qu’ébranler et prendre au dépourvu nos systèmes, mais il en a dévoilé toute leur fragilité et leur manque de résilience, qu’ils soient des pays développés ou en développement. Dans le processus actuel de mise en œuvre du plan de résilience économique et sociale mise en place par le Président Macky Sall, des acteurs n’ont de cesse de pointer leurs critiques tant sur forme que sur contenu dans la redistribution des milliards récoltés des contribuables sénégalais pour faire face à cette pandémie planétaire ; des critiques qui nous semblent légitimes car reflétant des revendications essentiellement normatives sur l’attitude du chef de l’Etat et la méthode utilisée soulevant des suspicions et des incohérences. Au début, l’attitude montrait une réelle envie de gouvernance de la résilience nationale, mais à l’arrivée, l’approche semble révéler une politisation de la résilience sous-tendue par des intérêts politiques et des pratiques néolibérales dans la redistribution de l’aide. Ainsi, la résilience devient (ou risque de devenir), hélas, alors un cheval de Troie aux élans politiques et nourri par des intérêts partisans.

En guise de contribution à la réflexion sur la bonne mise en application du plan de résilience économique et sociale, notre approche d’analyse va ici se focaliser sur les principes systémiques de gouvernance (de la résilience) qui peuvent faciliter la gestion de la crise et des incertitudes liées au COVID-16. Il s’agit aussi d’apporter un certain de remarques concernant l’applicabilité du plan de résilience et de proposer quelques éléments d’approche méthodologique dans le cadre de son redéploiement opérationnel sur le terrain.

L’impératif catégoriquepour un changement de paradigme dans la gestion de la crise…

La nature systémique des crises sévissant dans un monde incertain, a fait aujourd’hui de la résilience est un concept à la mode et une approche jugée pragmatique tant dans les discours scientifiques que politiques. L’éminence de ce concept s’explique par l’émergence des phénomènes imprévisibles et complexes (la pandémie du COVID-19 et l’effet papillon produit) sévissant dans des systèmes chaotiques en l’occurrence nos Etats, nos économies et nos sociétés. Face aux incertitudes liées à cette pandémie, la résilience est devenue crescendo une approche salutaire adoptée à tous les niveaux de gouvernance, d’organisations et de sensibilités. A vrai dire, les conséquences systémiques et généralisées de la crise sanitaire liée au COVID-19 ont constitué une sorte de déclic chez les pouvoirs public sur la nécessité de renforcer la résilience nationale. Les effets de cette crise sanitaire ont dévoilé aussi au grand jour la gestion et la gouvernance calamiteuse et non anticipative de notre économie à l’échelle macroéconomique. De facto, ces effets ont révélé la vraie et triste réalité dans la manière dont les pouvoirs publics, en particuliers l’Etat, se préoccupe de la vie des populations qui demeurent exagérément démunies et fragilisées.

La complexité des risques et des systèmes sur lesquels ils se manifestent, exigent des approches holistiques et transversales. L’éthique de la résilience s’impose et impose ces approches. Mais à quelle finalité car c’est cela qui rend pertinent les plans de résilience en termes d’efficience, d’efficacité autant dans les objectifs substantifs (réduire l’impact de la crise), procéduraux (la méthode de gestion de crise) que contextuels (appropriation et changement de paradigme dorénavant)? Aussi est-il, comme on le sait, que le discours et l’acte politique pleins d’incohérences et souvent vide d’éthique déçoivent très souvent car évoquant des préoccupations opposées à l’éthique de la résilience qui, elle prend en considération l’étroite interdépendance entre le système de santé, le système économique et le système social national. Cette interdépendance entre ces trois piliers du plan  de résilience doit faire appel à la systémie dans la conception et l’implémentation des politiques publiques de réduction des impacts de la crise. Au demeurant, à travers l’approche systémique, l’implémentation du plan de résilience doit aussi prendre en compte l’interdépendance des échelles de gouvernance du risque. Les collectivités territoriales, échelles où s’expriment différentes représentations sociales, constituent les vitrines d’expérimentation de la résilience économique et sociale. Sans l’implication des acteurs locaux, en particulier les élus, en leur dotant des moyens d’action suffisants leur permettant de travailler en concertation avec le comité de pilotage ad hoc et dans l’intercommunalité pour mutualiser les forces de résistance face au COVID-19, la résilience risquerait d’être inefficiente sur le terrain. Car, la résilience d’un territoire ne s’arrête pas à ses propres capacités. Elle inclut un emboîtement d’échelles, de territoires et d’acteurs dont la cohérence forme une réponse efficace à la crise. Donc, tisser la toile de la résilience à partir des collectivités locales permet une gestion contextualisée de la crise liée à la pandémie et d’adapter les stratégies du plan en fonction des spécificités et des vulnérabilités.

L’enjeu scalaire de la résilience implique donc une approche holistique de la crise. Ceci peut se traduire par la participation de toutes les forces politiques, économiques et sociales pour situer le problème et définir les principes qui doivent guider la construction et le renforcement de la résilience. Les acteurs (politiques, médias, société civile, population), pointent leur critique sur l’approche par laquelle le plan de résilience est mis en œuvre du plan de résilience. Par ailleurs, beaucoup craignent que cette approche de gestion de la résilience sociale et économique instaure une sorte de darwinisme social, c’est-à-dire une approche sélective de la résilience et de son application, vu les critères de distribution de l’aide aux populations et d’attribution des marchés. Cela risque de biaiser le processus de gestion de la résilience, engendrer des conflits et augmenter la vulnérabilité des populations.

… vers une gouvernance systémique et durable de la résilience économique et sociale

La crise liée à la pandémie du COVID-19 sont certes imprévisibles, mais, comme le dit-on, gouverner c’est aussi prévoir (l’imprévisible) pour en atténuer les effets. En amont, cela demande, de la part de nos gouvernants, une attitude d’anticipation de l’incertitude car nous vivons dans un monde incertain caractérisé aujourd’hui par ce que Ilya Prigogine qualifie de la « fin des certitudes » et de « la fin de l’omniscience ». De surcroit, compte tenu de la complexité et le caractère sensible et chaotique de nos systèmes en période de crise, l’éthique de la résilience demande en amont (et dorénavant) l’adoption d’un certain nombre de principes de résilience et cela à tous les niveaux de responsabilités.

Tout d’abord, la résilience c’est penser à mesurer le degré d’homéostasie de nos systèmes économiques et sociaux puisqu’on parle de résilience économique et sociale. Sur ce point, la stratégie de résilience devra se focaliser sur les ressources et capacités de l’Etat qui participent systématiquement à contrecarrer la crise, à la stabilité et à la régulation des systèmes économiques et sociaux. Sur ce point, l’homéostasie de notre système économique suppose au préalable (avant l’occurrence d’une crise) que celui-ci soit performant, avec un minimum de réserve (dans la trésorerie de l’État) lui permettant d’absorber les chocs et de revenir à l’état normal de fonctionnement. La solidarité nationale en termes de contribution financière ne devant être qu’un ressort complémentaire au budget de l’Etat. Dans notre pays, le constat reste général sur le fait que nos systèmes (économiques, sociaux et sanitaires), tout comme les autres (système éducatif, administratif), rencontrent depuis des décennies d’énormes difficultés d’ordre structurel, fonctionnel et d’approches (politiques) qui les rendent, de fait, très sensibles aux crises. Si la résilience au sens conceptuel signifie la capacité d’un individu, d’un système à résister aux chocs extérieurs et à revenir à l’état initial normal ou souhaitable, il semble pertinent de s’interroger sur l’état antérieur et les prédispositions dans lesquels se trouvaient la majorité des populations et le système (système de santé, économique, social et éducatif) avant l’occurrence de la crise. En vérité connue de tous, c’est des systèmes qui étaient déjà à bout de souffle, étranglée par la concurrence, dont la colonne vertébrale était presque tordue par de mauvaises politiques économiques. Bref comme l’avait enseigné le sociologue Momar Koumba Diop (in Gouverner le Sénégal. Entre ajustement structurel et développement durable), des secteurs évoluant comme des « canards boiteux » : une économie « baolbaolisée » restée majoritairement informelle, peu compétitive et innovante, un système de santé atteint d’ankylose faute de modernisation. Nos systèmes économiques et sanitaires donnaient déjà l’air d’une situation chaotique sous les coups de problèmes structurels et fonctionnels avant la crise liée au COVID-19. Or la résilience et l’éthique par laquelle elle se définit demande un minimum de force et de matière en stock et d’énergie potentielle nécessaires pour maintenir l’organisation  de ces secteurs et, de facto, pour pouvoir résister aux premiers signaux de perturbation avant même l’intervention de la puissance publique en termes  de protection, d’appui, de renforts pour assurer la continuité. Cette aide alimentaire ne peut, à notre avis, constitue une forme de résilience, c’est-à-dire n’aide pas aux populations (individuellement ou collectivement) d’absorber les chocs de cette crise dont les effets restent incertains en termes de durée.

Ensuite, la résilience c’est d’inscrire nos systèmes de production économique (l’agriculture, le secteur privé national, la pêche, l’artisanat, le petit commerce) dans une optique de diversification de leurs approches et moyens facilitant la continuité de leur activité et un retour rapide à la normale. Donc, la stratégie est d’assurer l’omnivorité du secteur économique en période de crise. Dans le cadre du déploiement opérationnel du plan de résilience, l’efficience de l’aide alimentaire peut achopper certaines contraintes pouvant être liées à l’absence et/ou à la qualité des infrastructures de communication (routes) permettant d’acheminer les denrées vers des contrées ciblées mais difficilement accessibles. Si la crise perdure dans le temps (dans les mois à venir), cela risque d’être encore plus difficile, voire impossible dans certains villages rurales en période d’hivernage, comme dans le Fouta. Ceci pose sans cesse la question de l’aménagement et des politiques de rééquilibrage du territoire national. Et  par ricochet, cet état  de fait nous incite à faire un feedback et de s’interroger sur l’efficience de certains programmes gouvernementaux financés dans le sillage du Mega Programme Présidentiel de Macky Sall « Yoonu yokkute » à savoir le PUDC (Programme d’Urgence de Développement Communautaire), le PRODAC (Programme des Domaines Agricoles Communautaires), pour ne citer que ceux-là. A vrai dire, ces programmes qui étaient censés construire les bases d’une émergence durable en réduisant substantiellement la vulnérabilité des populations bénéficiaires et leur mettre dans des prédispositions de résilience sociale, révèlent toute leur inefficacité face à la crise liée à cette pandémie. Et cela peut nous amener, sans verser dans la dérision, à remettre en question la pertinence de ces concepts/programmes qui ont coûté tant de milliards de francs CFA au contribuable sénégalais et qui ne leur ont même pas permis d’amortir les chocs.

Toujours dans cette optique de mitigation des impacts du COVID-19, la résilience s’appuie aussi une intervention rapide et coordonnées sur la crise (Etat et collectivités locale), en mettant en place des dispositifs flexibles et opérationnels sur le terrain, notamment au niveau des collectivités territoriales, une autre façon d’assurer une gestion inclusive élargie aux acteurs locaux. En outre, la résilience, du moins l’atténuation des effets de la pandémie, pourra être beaucoup plus facilitée par une approche communautaire de la crise en mettant en place des comités locaux de gestion de crise (CLGC) qui travailleront en concert avec les autorités déconcentrées et décentralisées pour communiquer le risque aux populations et réduire le déficit ou la dissymétrie d’information, voir même la mésinformation constatés dans certaines lieux, notamment dans les villages. Ces instances communautaires peuvent aussi jouer le relais pour remonter les informations aux autorités, d’assistance psychologique (si les conditions le permettent) avant l’assistance matérielle de l’Etat. Ces interactions entre communautés et autorités favoriseront un climat d’échanges et de solidarité locale devant atténuer les impacts des crises du genre COVID-19.

Par ailleurs, la résilience c’est aussi connaître à l’aide de certains baromètres financiers, techniques et sociaux, les seuils de tolérance de notre système économique et sanitaire en cas de perturbations/crise; ce que j’appelle ici le principe « d’effet seuil » permettant d’identifier les indicateurs permettant de mesurer l’aptitude de du système à pouvoir supporter à un certain seuil les effets multidimensionnels de crises. La pertinence de ce principe réside dans la capacité de l’Etat de jauger et d’adapter son potentiel de gestion de crise avant de faire recours à l’aide extérieur ou venant de la solidarité nationale. Ces principes de résilience peuvent être traduits concrètement sur le terrain à travers des outils dits outils de résilience notamment l’aménagement du territoire, l’assurabilité des ménages et de leurs biens, la communication et culture du risque chez les citoyens.

Enfin, la résilience interpelle la question de la gouvernance horizontale et de la co-construction citoyenne des crises. Ce principe permet le renforcement des capacités des structures étatiques déconcentrées et locales (décentralisées) dans le cadre d’une gouvernance partagée des risques et des politiques de résilience. La pertinence de ce principe est qu’il peut  fluidifier les relations et réinstaurer la confiance entre populations et acteurs politiques dans l’application du plan de résilience économique et sociale. La gouvernance horizontale inclusive reste un idéal et cela demande une certaine flexibilité des autorités étatiques et de leur approche pour éviter toute incongruité de la gestion de la résilience au regard des revendications de valeurs (équité, justice sociale, impartialité et solidarité) et matérielles des populations.

Mais, en se référant aux trois piliers du plan de résilience sociale et économique (système de santé, ménages, diaspora, entreprises et salariés), et à l’approche court termiste par laquelle l’Etat est en train de gérer cette crise, la question est de demander si l’éthique de la résilience, qui se vaut anticipative et long terme, est respectée sachant que certaine crise, comme celle-ci (COVID-19) se révèlent, à tout point de vue, être une des crises dont la complexité et le caractère incertaine reste absolue, voir incommensurable. Et qu’aujourd’hui, le discours, les jugements, l’approche politique de gestion de la crise ainsi que la stratégie de résilience mise en place, semblent accorder ou cacher une dimension plus politique que factuelle et sociale, autrement dit la certitude subjective servant de masque à une incertitude objective (à quand va finir et à combien coûtera le contribuable ?). L’application du plan de résilience est susceptible de déviations dans son objectif qui est celui de permettre aux populations et l’économie nationale d’avoir les capacités d’absorber le choc et de pouvoir rebondir des effets négatifs induits. Les défis à relever sont multiples et complexes et les enjeux de performance de l’application du plan de résilience sociale et économique en dépendent beaucoup. Ces défis questionnent nos institutions politiques et leurs acteurs cela à toutes les échelles de gouvernance et de responsabilité. En effet, le rôle du politique, en l’occurrence le chef de l’Etat est de prendre des décisions qui reflètent les revendications des populations qui sont d’ordre matériel (à qui doit vraiment profiter l’aide et de façon durable vu l’horizon incertain de la crise), d’ordre normatif (équité et justice sociale dans l’attribution des marchés et la distribution de l’aide).

En guise de conclusion, ce qu’on puisse retenir est que cette approche de gérer la résilience sociale et économique montre que les pouvoirs publics, sous couvert d’holisme dans l’apparence, n’ont pas encore fait de la résilience, un concept au contenu politique clarifié au risque d’en faire un instrument politique ou un moyen de légitimation des profits accordés (par connivence ou pas) à certains proches. Par ailleurs, l’incertitude générée par la pandémie du COVID-19 peut ou doit même provoquer un changement de comportements et de perception des risques autant du côté du politique que du côté des populations. Ce changement doit se traduire par une rupture avec certaines décisions ou pratiques politiques d’un autre temps. Ce changement de comportement doit aussi se traduire par le développement d’une culture du risque tant au plan individuel que collectif. Cette crise sanitaire sans précédent dans l’histoire de l’humanité est déclarée à l’unanimité, par nos dirigeants, comme une guerre (invisible).  Toutefois, Tolstoï nous enseignant que la guerre est une bonne chose car c’est le début d’un recommencement, condamnant nos dirigeants (le régime actuel) à changer de paradigme en intégrant l’éthique de la responsabilité dans leurs actes et avoir une responsabilité éthique vis-à-vis de leurs administrés. Car, ce coronavirus n’a pas encore fini de dicter et de faire subir sa loi, et rien ne nous dit ce que sera le prochain COVID ou autres « ennemis (in)visibles ». Donc rompre avec certaines pratiques politiques, s’adapter (en se préparant au pire) devient alors, pour évoquer la morale Kantienne, un impératif catégorique.

Auteur : KANE Idrissa Oumar, Docteur en Aménagement du territoire, Enseignant chercheur.

Contact : idrissa.kane2806@gmail.com