5 décembre 2022
Accueil » « Homme de l’année 2018 » : Bruno Diatta, sans protocole

« Homme de l’année 2018 » : Bruno Diatta, sans protocole

Bruno Diatta, chef du protocole du Palais pendant 40 ans, mort à 69 ans, est l’Homme de l’année. Seneweb a suivi ses traces de Cabrousse à Dakar en passant par Saint-Louis.

Louis, on ne le présente plus. Son nom complet ? Bruno Robert-Louis Diatta. Plus connu sous Bruno Diatta ou, familièrement, Bruno. Chef du protocole de la Présidence pendant 40 ans, il a servi sous tous les chefs de l’État, Senghor, Diouf, Wade et Macky Sall. Mort le 21 septembre, à 69 ans, il repose au cimetière de Bel-Air. Ce bel homme à la silhouette fine, au visage carré, au teint crème, fou de foot et à la mise toujours impeccable est l’Homme de l’année 2018. Titre que Seneweb attribue tous les ans, depuis 2014, à une personnalité qui aura marqué les douze mois précédents.

On a vu venir et on acquiesce : les faits d’arme de Bruno Diatta vont au-delà de 365 jours. Certes. Mais, à notre sens, une des meilleures façons de rendre hommage à celui qui plaçait l’État au-dessus de toutes considérations partisanes- chose rare chez nos femmes et hommes publiques- c’était de le célébrer l’année de son décès. Pour l’ensemble de son œuvre. Et pour l’exemple aussi, dans un contexte où les valeurs de la République sont mises à rude épreuve.

Brillant
Bruno ce fut un brillant parcours professionnel dont l’éclat est à la mesure du cursus de formation étoilé de l’homme. Études primaires sans anicroche à la rue de Neuville à Saint-Louis, bac mention Bien au lycée Van Vollenhoven à Dakar (actuel Lamine Guèye), major de sa promotion à l’Ena et maîtrise en Sciences politiques à Toulouse.

Revenu au pays après ses études en France, il entre au ministère des Affaires étrangères d’où Senghor le sortira en 1978 pour l’intégrer dans l’équipe du protocole du Palais. Un an plus tard, il en devient le capitaine, remplaçant Cheikh Lèye, nommé ambassadeur du Sénégal en Allemagne. C’était parti pour un marathon qui prit fin le 21 septembre dernier. Ce jour-là, ce n’est pas la retraite qui a frappé, mais la mort.

La notoriété de Bruno Diatta dépassait les frontières du Sénégal. Sa compétence était chantée également dans la plupart des 135 pays qu’il a, durant sa carrière, visités et, pour la plupart, revisités. Ses services étaient sollicités par nombre de pays africains. Ce n’est pas un hasard si la Gambie, la Guinée, le Mali et la Côte d’Ivoire ont envoyé chacun une délégation à ses funérailles et que Frédéric Billet, l’actuel chef du protocole de l’Élysée, le compte parmi ses maîtres.

Discret
Le chef du protocole a une double mission d’accueil et d’accompagnement. Il prépare et guide les déplacements officiels du président de la République. Selon les spécialistes le poste requiert une mémoire d’éléphant, une endurance sans borne, un attachement ferme à la ponctualité, un sens aigu de l’organisation et une discrétion sans faille. Une somme de qualités rares que personne ne contestait à Bruno DIatta.

Abdoulaye Wade l’assimilait à un ordinateur, hommage à son disque dur qui ne buggait jamais avec le calendrier des réceptions et déplacements présidentiels. Il bossait en moyenne près de seize heures par jour. Dans des conditions parfois extrêmes. Sans moufter.

Et, socle de sa légende, il était au courant de tout sans jamais l’ouvrir. Cheikh Diallo, un proche du Palais sous Wade, dans un texte-hommage truffé d’anecdotes, rapporte : « Un jour, à 5 000 mètres d’altitude, dans la Pointe de Sangomar, l’avion présidentiel, il me confiait : ‘Je suis une tombe, je vois tout et ne dis rien’. »

Cette posture convenait parfaitement à l’intéressé, qui n’en était pas donc peu fier. À entendre le témoignage de sa cousine Ariane Réaux, gérante de l’hôtel La Saint-Louisienne, la discrétion n’a pas été pour le défunt chef du protocole du Palais une camisole de force imposée par les rigueurs de son métier. Il est né avec.

« Même très jeune, Bruno était discret, confie Réaux lorsque Seneweb l’a rencontrée à Saint-Louis. A l’école, à la maison, partout, il était réputé gardien des secrets. Il ne parlait jamais des coulisses de son service dans les rencontres familiales. Il ne divulguait jamais les secrets d’État. »

Enraciné
Bruno Diatta est né le 22 octobre 1948 à Saint-Louis. Il vécut et mourut à Dakar. Mais ses racines sont enfouies en Casamance, à Cabrousse, village natal de son père, Édouard Diatta. À 60 kilomètres de Ziguinchor, à l’est de Cap Skiring, dans le département d’Oussouye.

Le coin est dépaysant. Il est bordé de rôneraies et de palmeraies, et serpenté d’étendues d’eau. Des bars-restaurants, des points de transfert d’argent et des boutiques de vente de produits divers, jalonnent la route principale. À près de deux cents mètres de la sous-préfecture, au bout d’une piste sinueuse, la maison des Diatta.

La concession est composée de deux bâtiments dont une en terre battue et une autre en dur. Elle se noie sous l’ombre de grands fromagers. D’Édouard Diatta, il ne reste que le portrait de son fils, Bruno, accroché au-dessus d’un poste téléviseur fatigué, et les lointains souvenirs de Joseph-Emmanuel Diatta, cousin du défunt chef du protocole du Palais.

« Édouard Diatta a quitté la maison très tôt du fait des études puis du fait de son travail. Il n’est plus revenu à Cabrousse et Bruno ne passait qu’à l’occasion de ses missions », justifie Joseph-Emmanuel (voir la vidéo).

Frustré
Ancien maire d’Oussouye, député et ministre avant l’Indépendance du Sénégal, Édouard Diatta a fait l’essentiel de sa vie à Saint-Louis. Il y a servi l’administration coloniale. Y a épousé Clothilde Marie-Josephine née d’Erneville, cousine d’Annette Mbaye d’Erneville, une mulâtresse bon teint, première infirmière-major du dispensaire de Sindoni (quartier Sud, centre-ville). Le couple a eu trois enfants. Bruno, l’aîné, Benjamin et Françoise.

Mais l’ancienne capitale de l’Aof (Afrique occidentale française) a beau être le lieu où son père a fait une brillante carrière dans l’administration coloniale, l’endroit où ses parents se sont mariés et sa terre natale, Saint-Louis restera pour Bruno Diatta une terre de frustration. Celle de n’avoir pas vu un de ses vœux se réaliser. Lors d’une visite du Président Wade dans la ville, il exprima le souhait de voir réhabilité et baptisé au nom de sa mère le dispensaire de Sindoni. Il ne sera pas suivi. Pour des raisons que nous n’avons pas pu percer.

La structure sanitaire est aujourd’hui délocalisée en face du collège du quartier. L’ancien bâtiment, qui menaçait ruine, a été abandonné avec ce qui reste de sa maternité, de ses salles de soin, de ses deux bureaux pour le personnel et de ses toilettes (voir photo).

Chahuté
Le parcours de Bruno Diatta n’a pas été un long fleuve tranquille. Il se raconte que sous Abdoulaye Wade, il a souffert le martyre dans les couloirs du Palais. À un moment, chuchotent les mauvaises langues, on ne savait pas qui de lui ou de Pape Samba Mboup était le chef du protocole. L’orage passa et les choses se remettront à l’endroit jusqu’à la chute de Wade.

Macky Sall arrive en 2012. Rebelote. Selon l’éditorialiste Serigne Saliou Guèye, l’une des premières mesures de Président nouvellement élu a été de nommer Bruno Diatta ambassadeur du Sénégal en France. Un limogeage diplomatique. Qui ne sera finalement pas effective. Sentant sans doute le coup, il aurait demandé à partir. Il restera en poste, mais légèrement en retrait. Laissant souvent le premier rang à l’ambassadeur Cheikh Tidiane Sall, qui prendra sa place à sa mort.

Autre mésaventure : sa brouille avec feu Mbaye Jacques Diop. Dans une lettre datée du 10 juin 2013, l’ancien président du Conseil de République pour les affaires économiques et sociales (Craes) a littéralement canardé Bruno Diatta. Le tort de ce dernier ? Voir la lettre de l’ancien maire de Rufisque.

Extrait : « En ma qualité de président honoraire d’une institution nationale de la République, le décret me conférant l’honorariat dispose, entre autres, que je sois invité aux cérémonies officielles de la République. (…) J’ai été tout simplement stupéfait d’apprendre de très bonne source que vous vous opposez systématiquement à ma présence aux cérémonies officielles parce que j’aurais combattu Macky Sall. Quelle aberration ! Quelle forfaiture ! »

Mbaye Jacques Diop poussa le bouchon en affirmant que Bruno Diatta se pare d’un « masque hideux » pour cacher sa vraie nature. Le mis en cause aurait réglé le problème en coulisses. Sans bruit. Sans doute la preuve, s’il en fallait, de son « efficacité dans la discrétion » dont parlait le Président Macky Sall en rendant hommage à son « conseiller émérite », « émissaire habile des missions délicates », « sherpa clairvoyant ».

Célébré
Tout ceci appartient désormais au passé. De la vie de Bruno Diatta le Sénégal semble décidé à ne retenir que le positif. Le chef de l’État en tête.

« Quand le destin vous arrache un collaborateur d’exception, le seul devoir qui vaille est de lui rendre l’hommage qu’il mérite », s’est incliné le Président Macky Sall lors de ses funérailles. Joignant l’acte à la parole, le Président Sall a attribué le nom du défunt chef du protocole à la salle du Conseil des ministres et à l’amphithéâtre de l’École nationale d’administration (Ena).

Cette reconnaissance a sûrement réchauffé le cœur à sa veuve, Thérèse Turpin, et à leurs quatre enfants, Guilaine, Yalis, Pierre et Olivier. Elle constitue sans doute une pression sur les épaules de son successeur, Cheikh Sall. Qui n’a d’autre choix que d’être digne.

 

Seneweb