28 février 2024
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Administration publique et politique : De l’irruption massive des cadres des régies financières dans le champ politique au Sénégal ! ParYoussou Diallo 

Dans l’Administration publique sénégalaise , les enseignants de tous les ordres et les administrateurs civils hors du commandement territorial, avaient coutume de s’investir en politique aux côtés des avocats, des professions libérales et privés , jusqu’a une époque récente.
Mais je voudrais préciser d’emblée qu’au Sénégal, la loi n’interdit  pas aux fonctionnaires de faire de la politique, sauf pour certains corps limitativement listés , comme les magistrats, les douaniers, les inspecteurs généraux d’état, les militaires, les gendarmes et les policiers et ceux qui occupent certaines fonctions qui les astreignent à cela .
Il faut souligner que jusqu’à l’avènement de Abdou Diouf comme Président de la République, l’Ecole Natinale d’Administration et de Magistrature( Enam ) devenue Ecole Nationale d’Administration( Ena ) après la création du Centre de Formation Judiciaire ( formation des magistrats et auxiliaires de justice ), était considérée par les militants de l’opposition et l’opinion publique, comme « l’ecole du Parti au pouvoir », en l’occurrence de l’Union Progressiste Sénégalaise ( UPS ) puis du Parti Socialiste ( PS) . C’est  l’ecole qui a formé les Moustapha Niasse, feu Djibo Leity Ka, Abdoulaye Makhtar Diop, feu Ousmane Tanor Dieng etc.
Au mileu des année 1980, avec l’ouverture démocratique intégrale et la généralisation du chômage des maitrisards en droit et sciences économiques, qui étaient à l’époque,les seules autorisés à faire le concours direct; les étudiants issus de l’opposition surtout de gauche, commencèrent à faire le concours et pour certains à entrer dans la haute fonction publique, qui jusqu’ici était une chasse gardée des étudiants socialistes et non partisans politiquement.
C’est avec l’avènement du Président Abdoulaye Wade, à la faveur de la première Alternance démocratique au Sénégal en 2000, que la tentative de dé- énamisation de la haute fonction publique, en particulier des hautes fonctions d’Etat, Ministres, Dg et Directeurs a commencé, les avocats et les enseignants semblaient ainsi vouloir prendre leur revanche sur les administrateurs civils !
Néanmoins, le commandement territorial et les régies financières demeurèrent des murs infranchissables de cette dé- énamisation.
A la venue au pouvoir du Président Macky Sall, avec la deuxième Alternance démocratique en 2012, on était dans la continuité de Wade en manière de dé- énamisation , sauf que, à la faveur de l’avènement d’un Président Ingénieur, des profils plus techniques et surtout les ingénieurs firent une grande percée dans les hautes sphères d’Etat.
Le deuxième quinquennat du Président Macky a vu naitre un phénomène assez particulier sur la scène politique relativement à l’administration publique, l’irruption massive des inspecteurs des impôts et domaines et des régies financières.
Cette irruption relativement massive des hauts fonctionnaires des régies financières, celle des inspecteurs des impôts et des domaines en particulier, suscite , à juste raison, dans l’opinion publique sénégalaise, moult interrogations et réactions, souvent légitimes !
La plus récurrente parmi ces interrogations est celle ci, est ce que le fonctionnaire, qui,  par essence est appelé à servir le public ( c’est à dire tous !), qui doit être neutre dans l’exercice de sa fonction, doit « faire la politique ? ».La politique qui, par essence, est fractionniste , en ce qu’elle met en branle des idées et des intérêts contradictoires d’acteurs et oppose des segments issus du peuple sénégalais.
L’exercice de la politique par les fonctionnaires, en particulier par les hauts fonctionnaires, comporte des risques réels quant à la neutralité de l’administration et peut engendrer de conflits d’intérêts sérieux.
Néanmoins, des dispositions réglementaires comme le devoir de neutralité dans l’exercice de la fonction publique, l’obligation de reserve et de discrétion professionnelle, le pouvoir hiérarchique qui doit veiller et sanctionner les manquements, ont été édictés pour prévenir et combattre ces risques évoqués plus haut.
Mais compte tenu des évolutions de la société sénégalaise et les exigences impérieuses de bonne gouvernance , une réflexion serieuse s’impose pour adapter les textes régissant l’Administration en la matière et envisager la mise en oeuvre des réformes nécessaires.
Cependant, deux difficultés pratiques surviennent dans la mise en oeuvre des réformes visant à la neutralité et à l’impartialité de l’Administration publique:
1-le pouvoir d’Etat en Démocratie, résulte du jeu partisan, c’est à dire de celui des acteurs politiques. Ce jeu aboutit à l’élection d’un président de la république, le plus clair du temps politique et d’une majorité parlementaire politique.
2- le Président de la République élu en régime présidentiel ou le Premier Ministre en régime parlementaire, nomment aux principales fonctions d’Etat .
Par la nécessité de vouloir conserver le pouvoir, ces autorités politiques élus, nomment en priorité des cadres «  politiques, » , c’est à dire, ceux qui ont de la base, qui ont apporté des moyens et ont mouillé le maillot, les piliers du « système. ».
Pour en revenir aux hauts fonctionnaires des régies financières ,c’est  conscients des risques qu’ils courent en s’engageant en politique, que beaucoup de hauts fonctionnaires à une époque pas assez lointaine, particulièrement ceux des régies financières, évitaient la politique comme la peste.Ils étaient imbus du sacerdoce de servir l’Etat dans son impersonnalité, sa neutralité, fondés sur les principes républicains intangibles de justice et d’équité.
Ces grands commis de l’Etat étaient aussi conscients du fait qu’ils géraient des secteurs à forts enjeux financiers et économiques d’une part et d’autre part, des dangers  inhérents à l’exercice de la politique au Sénégal par eux .
La politique nous le savons, nécessite souvent des moyens financiers importants et peut rapidement conduire le fonctionnaire vers la tentation du détournement de deniers publics et/ ou de la corruption.
Des inspecteurs des impôts et des domaines politiciens, il y en a toujours eux dans notre histoire politique récente, citons en quelques exemples parmi les plus célèbres.
L’ancien Maire socialiste de Saint louis et President Directeur général de Groupe CDE, feu Abdoulaye Diaw Chimère, inspecteur des domaines ,ancien Directeur des domaines et éminent responsable du Parti socialiste ; feu Elhadji Malick Sy souris, ancien ministre des télécommunications et du tourisme, grand responsable socialiste à Dakar , inspecteur des impôts et domaines; feu Lamine Diack, ex maire socialiste de Dakar, ancien Secrétaire d’Etat au sport en 1968- 1969, ex président de la Fédération Internationale de Basket Amateurs ( FIBA ).
La forte présence des fonctionnaires des impôts et domaines en politique aujourd’hui peut s’expliquer en quelques points non exhaustifs.
D’abord, par l’effet d’imitation des collègues ayant réussis en politique,  Amadou Ba ancien DGID, ancien Ministres des finances et des affaires étrangères, aujourd’hui PM et candidat de la majorité à la présidentielle de 2024; Ousmane Sonko, ancien SG du syndicat des impôts et domaines, président du Parti dissout Pastef, leader de Yewi Askanwi ; Abdoulaye Daouda Diallo ancien Ministre du budget, de l’économie et des finances, ministre de l’intérieur, Ministre Directeur de Cabinet du Président, actuel Président du Conseil Économique, Social et environnementale, responsable politique de premier plan dans l’APR et la majorité actuelle.
Ensuite, la politique étant un ascenseur social  à grande vitesse , accès au « pouvoir et à l’avoir » pour reprendre la belle formule de Idrissa Seck ex Minitre d’Etat Directeur de Cabinet du Président Wade, ex  Premier Ministre, ex Président du CESE et Président du parti Rewmi.
Enfin, en plus d’être un ascenseur social à grande vitesse pour les fonctionnaires, la politique est aussi, dans une certaine mesure, un bouclier potentiel contre le glaive de la loi et de la justice.
Autre élément explicatif important du fondement économique de l’implication massive des hauts fonctionnaires des impôts et domaines et des régies financières dans la politique. Si vous cumulez leurs revenus et avantages liés à leurs statuts et à leurs fonctions, il apparaît qu’ils sont incontestablement, les agents les plus nantis financièrement dans  la fonction publique actuelle.
Pour faire de la politique aujourd’hui, il faut certes avoir une ambition, des idées et de l’influence, mais, il faut aussi avoir des moyens financiers  conséquents, la politique coûte chère.
Autre calcul sibyllin de certains de ces hauts fonctionnaires, c’est l’idée que la politique peut constituer un bouclier efficace contre le glaive de la loi et de la justice en cas de fautes.
Youssou Diallo
Breveté de l’Enam( promotion Momar Talla Cissé)
Inspecteur pricipal de classe exceptionnel de la coopération
Ancien président de l’amicale des eleves de l’Enam ( 1985- 1986)
PCA de Sonacos sa
Président du Club Sénégal Émergent